Le scrutin est désormais derrière nous ; on en connaît le résultat : mauvais pour les Démocrates, mitigés pour les Républicains. Ces derniers gagnent certes beaucoup d’élus dans les deux assemblées fédérales, prennent même le contrôle de la Chambre des représentants, mais apparaissent très divisés sur plusieurs thèmes, qui concernent les affaires intérieures comme extérieures du pays. Entre ceux qui font un calcul purement idéologique (tout faire pour mettre Barack Obama dans la difficulté, quel que soit le sujet) et ceux qui privilégient ce qu’ils estiment être l’intérêt général, le bien du pays, le fossé ne cesse de s’élargir. Cette fracture se retrouve logiquement entre les différents think tanks. Ceux-ci entament donc une nouvelle bataille pour promouvoir leurs priorités, leurs objectifs et faire valoir leurs craintes. Au sein de ces « laboratoires de pensée » s’exprime un sentiment d’urgence censé inciter stratèges et responsables politiques à prendre la mesure des « véritables » problèmes des États-Unis. Qu’est-ce qui est prioritaire, aujourd’hui, en Amérique ? « La liberté d’entreprise et la baisse des impôts », clament les Tea Parties ; « l’emploi et l’équilibre budgétaire », répondent les autres Républicains, auxquels les néoconservateurs ajoutent « la manifestation d’un pouvoir américain fort dans le monde entier ». La géopolitique semble, en effet, un sujet de désaccord majeur chez les adversaires du Président Obama et la situation actuelle en Égypte ne fait pas exception .
La politique extérieure : isolationnisme ou fermeté ?
Bien qu’il ait besoin des deux chambres parlementaires pour, par exemple, adopter les budgets militaires ou les traités, le Président a la possibilité de décider, avec les Secrétariats d’État et de la Défense, des grandes orientations stratégiques de la politique étrangère. Cela ne signifie pas, néanmoins, qu’il ne puisse subir des influences ou des tentatives de marchandages de la part de l’opposition. Du côté des Tea Parties, majoritairement isolationnistes, la politique extérieure n’est absolument pas une priorité, si tant est même qu’elle soit un enjeu à part entière. La plupart entretiennent le doux rêve d’une Amérique repliée sur elle-même, quel que soit le sujet : économique et financier, social, culturel, et bien sûr religieux. Pour les Tea Parties, comme ils l’expliquent sur les sites Internet de leurs think tanks, la diplomatie doit donc passer en dernier car il y a déjà fort à faire (et à dépenser) sur le vaste sol américain. Leur rhétorique favorite, celle du mensonge et du complot émanant des élites, est mobilisée pour affirmer que les questions militaires ont, depuis les années Bush (fils), coûté plus cher que prévu : le Pentagone, peut-on lire sur le site de Freedom Works, aurait ainsi gaspillé des milliards, et il serait souhaitable que « même les plus faucons des parlementaires » se contentent, à l’avenir, de ce qui leur a déjà été accordé. Car il serait anormal qu’en ces temps de rigueur économique, le budget militaire bénéficie d’un statut d’exception (comprendre : ne puisse être réduit). Logique comptable, donc. Implacable sur le papier.
Les néoconservateurs, quant à eux, ne l’entendent pas de cette oreille. Quelque peu effacés médiatiquement, depuis deux ans, aux États-Unis comme à l’étranger, par les Tea Parties, ils n’en continuent pas moins de réfléchir et de s’exprimer sur leurs sujets de prédilection, dans la presse nationale et les articles ou colloques de leurs think tanks.
Ils se mobilisent, lancent des appels réguliers au gouvernement et font preuve tout à la fois de pédagogie et de fermeté dans leurs arguments, parce qu’ils veulent être entendus. Ils prônent une politique de défense active et le maintien d’un budget militaire conséquent : pas question, selon eux, de puiser dans ce dernier pour faire baisser le déficit budgétaire. Vouloir grappiller de l’argent sur ce poste non seulement représenterait des économies de bouts de chandelle, mais ferait le lit d’une vulnérabilité des États-Unis aux yeux de leurs ennemis et rivaux, dans un monde désormais (au grand regret, au passage, des neocons) multipolaire. Le pays participe actuellement à deux guerres, explique l’American Enterprise Institute, de nouveaux défis géopolitiques sont sur le point d’apparaître et, plus prosaïquement, l’arsenal militaire commence à se faire vieux. En la matière, en restant sourde aux mises en garde du Secrétaire à la Défense, Robert Gates, la Maison blanche ferait, une fois de plus, preuve de naïveté. Même discours de la part du Foreign Policy Initiative, le think tank créé l’an dernier par deux des néoconservateurs parmi les plus médiatiques, Robert Kagan et William Kristol. Cet organisme qui, comme son nom l’indique, insiste sur l’importance de la géopolitique (pour la pérennité de la puissance et des valeurs américaines), a-t-il vu le jour en réaction aux Tea Parties et aux résultats plus que mitigés de la politique de la « main tendue » de B. Obama ? Probablement un peu les deux. Pour le F.P.I., il fallait impérativement ratifier le nouveau Traité S.T.A.R.T. Celui-ci n’est pas crucial dans le processus de désarmement (notamment nucléaire). Il ne garantit pas non plus le soutien des Russes aux Américains contre l’Iran. Mais en conduisant à la réduction de l’armement obsolète des États-Unis, il devrait permettre à ces derniers de développer un arsenal moderne et performant. En ne le votant pas, les parlementaires républicains se seraient tiré une balle dans le pied et auraient « encouragé » la Russie, déjà peu fiable en matière de démocratie et de respect des libertés, d’exploiter cette décision du Congrès américain à des fins anti-occidentales.
« N’oublions pas les États voyous ! »
Selon les think tanks néoconservateurs, si les révélations de WikiLeaks ont eu quelque intérêt, c’est celui d’avoir dépeint un monde bien plus dangereux que le pouvoir politique américain ne le prétend ou, pire, ne le croit. L’Occident et les valeurs dont il est porteur seraient la cible de menaces bien réelles, contre lesquelles il serait du devoir des États-Unis de lutter avec détermination. Une démonstration de force serait ainsi nécessaire face à la Corée du Nord, y compris, si besoin était, jusqu’à l’intervention armée : il faudrait détruire tout ou partie de son arsenal militaire, notamment naval. Car ni les sanctions économiques, ni le très hypothétique soutien de la Chine aux États-Unis, ni non plus le contre-pouvoir de la Corée du Sud ne pourront, selon le F.P.I., suffire à calmer les ardeurs de Kim Jong Il dans un avenir proche.
Concernant l’Iran, l’interprétation est la même : ce serait un pays dangereux, gouverné par un fanatique animé par un seul but : celui de défier les pays occidentaux jusqu’aux dernières limites. La récente décision de Barack Obama de renoncer à exiger d’Israël la prolongation du gel de la colonisation, dans le cadre de ce qui ressemble de moins en moins à un processus de paix avec les Palestiniens, a sans nul doute été prise avec l’aval des parlementaires et responsables républicains (Tea Parties exclus car, pour les raisons mentionnées supra, ils se désintéressent du sujet). Or les liens unissant traditionnellement les États-Unis à Israël n’expliquent pas tout. Les deux pays ont un ennemi commun, l’Iran, ce qui rapproche leurs intérêts et alimente leurs tentations bellicistes à l’égard de ce dernier. Est-ce un indice que les néoconservateurs retrouvent leur influence au sein du Grand Old Party ? Ils ont déjà, sur la question iranienne ou russe, le soutien affiché de John Mc Cain.
Marie-Cécile Naves http://mariececilenaves.blog.lemonde.fr/