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Entretien avec Olivier Ferrand

L’intellectuel, l’expert et le politique. Trois mondes à connecter

Publié le lundi 23 juin 2008 et mis à jour le 26 janvier 2012 , par Robert CHAOUAD

Haut fonctionnaire, Olivier Ferrand est président de Terra Nova. Elu (PS) dans les Pyrénées-Orientales, il a notamment été conseiller auprès de Lionel Jospin à Matignon, de Romano Prodi à la Commission européenne et directeur de cabinet de Dominique Strauss-Kahn, dont il a dirigé le club A gauche, en Europe. Terra Nova : www.tnova.fr

Robert Chaouad : On a pu observer, ces derniers mois, la constitution de nombreux clubs de réflexion à gauche de l’échiquier politique. Pour votre part, vous venez de lancer la fondation Terra Nova, un think tank qui se présente comme progressiste. Quelles sont les raisons qui ont motivé la création d’une telle structure ?

Olivier Ferrand : Terra Nova est une plateforme intellectuelle, positionnée politiquement au sein de la gauche progressiste, par opposition à la droite et à l’extrême-gauche anti-capitaliste. Elle vise à fournir de l’expertise à cette gauche progressiste et à contribuer à renouveler sa « matrice idéologique ».

A l’origine de Terra Nova, il y a le constat d’un paradoxe : la gauche politique peine à renouveler son projet, ses idées, alors que le matériau intellectuel disponible pour réaliser ce projet est abondant. Autant, à l’époque où je participais, auprès de Lionel Jospin, aux réflexions sur le projet présidentiel de 2002, il n’y avait pas grand chose en termes de diagnostic intellectuel, autant entre 2002 et 2007 cette situation s’est radicalement modifiée. En effet, le diagnostic intellectuel des chercheurs et des universitaires s’est considérablement enrichi, avec le retour des intellectuels, d’une certaine manière, dans le travail de réflexion et de diagnostic sur les politiques publiques, avec l’arrivée d’une nouvelle génération d’intellectuels, avec des lieux de réflexion structurés, comme l’Ecole d’économie de Paris, La République des Idées ou la revue Esprit, disposant de leaders, Daniel Cohen, Thomas Piketty, Eric Maurin d’un côté, Pierre Rosanvallon et Thierry Pech pour La République des Idées, ou encore Olivier Mongin et Marc- Olivier Padis à la revue Esprit. Des lieux, en somme, qui sont apparus comme de véritables producteurs de diagnostic intellectuel.

Un deuxième élément repose sur le fait qu’on a des exemples étrangers de pays qui ont su rebondir dans le nouveau contexte mondial, que ce soit les pays nordiques, le Royaume-Uni d’une certaine manière ou l’Allemagne aujourd’hui, autant de pays qui ont des structures assez proches des nôtres, de type « social-démocrate », c’est-àdire avec des Etats-providence essayant d’allier croissance et redistribution, prospérité économique et justice sociale. Ces pays-là ont donc su refonder leur modèle dans la dernière période et nous fournissent ainsi des exemples dont on pourrait potentiellement s’inspirer.

Enfin, troisièmement, il y a des initiatives locales qui ont été RC : prises mais qu’on a été incapable de réellement identifier. Donc voilà trois types de matériau – le diagnostic intellectuel à convertir en solution politique, les exemples étrangers à acculturer en France pour ce qui peut l’être et, enfin, les initiatives locales à généraliser – qui existent aujourd’hui, mais qui ne sont pas utilisés pour aboutir à un projet politique et à des solutions programmatiques. Et ce parce que la gauche manque, fondamentalement, de lieux pour le faire. Telle est l’ambition de Terra Nova : constituer une plate-forme professionnelle, dédiée à la réflexion politique, dont le rôle est de réaliser la conversion du matériau intellectuel disponible (diagnostic, exemples étrangers, initiatives locales) en solutions programmatiques effectives pouvant servir à la prise de décision politique et applicables en cas de retour au pouvoir.

Ajoutons que nous ne sommes pas les seuls à avoir fait ce constat et à tenter de bâtir une telle plateforme pour la gauche. Je voudrais saluer tout particulièrement le travail de mon ami Gilles Finchelstein, qui a entrepris de réorienter la Fondation Jean Jaurès pour en faire un think tank de plein exercice. La FJJ a de gros moyens, un vrai savoir-faire, une forte légitimité : elle fera très vite des choses remarquables, elle l’a déjà prouvé. Je voudrais aussi souligner les efforts de certains grands leaders socialistes pour structurer des lieux de réflexion intellectuelle du même type : il y a notamment le Cercle 21 de Manuel Valls, l’Institut Edgar Quinet de Vincent Peillon, le G20 autour de Philippe Aghion et Ségolène Royal, La Forge de Benoît Hamon. Ces initiatives sont utiles, nécessaires, complémentaires. Le problème de la gauche, ce n’est pas d’avoir trop d’idées, mais pas assez !

RC : Un discours s’est pourtant fait jour, ces derniers mois, voire ces dernières années, qui s’est attaché à pointer les faiblesses intellectuelles et l’absence d’idées de la gauche. Au regard de l’importante production de savoirs et d’analyses issues de personnalités et d’intellectuels proches de la gauche, un tel discours n’apparaît-il pas difficile à tenir ?

O.F. : En effet, c’est exactement l’inverse. La majeure partie de la production du monde intellectuel, c’est-à-dire du monde universitaire et scientifique se situe à gauche. Et cette production est désormais très riche. Encore faut-il savoir de quoi on parle. Le diagnostic intellectuel existe, les solutions et les propositions opérationnelles de politiques publiques, en revanche, il y en a peu. Pour être concret : dans la période passée, l’économiste Eric Maurin publie deux ouvrages de référence L’égalité des possibles (2002) et Le ghetto français (2004). Il « révolutionne » le diagnostic social-démocrate sur les inégalités et la manière de penser cette question, et nous dit qu’aujourd’hui les inégalités sont avant tout d’ordre territorial. Une fois qu’on a dit ça, on a le diagnostic, mais on n’a pas la solution politique, on n’a pas la politique publique à mener pour lutter contre ces nouvelles inégalités territoriales. Jusqu’à une certaine époque, les chercheurs et les u n i v e r s i t a i r e s considéraient que ce n’était pas leur rôle de s’aventurer dans les p r o p o s i t i o n s programmatiques, que c’était le rôle du politique. Ils nous disaient : « eh bien non, nous, on est chercheur, on appartient au monde scientifique, on dit le vrai ou le faux, on est dans le monde de la science et de l’objectivité, alors que vous, vous êtes dans le monde politique, le monde de la subjectivité. A partir de notre diagnostic, il existe toute une palette de solutions politiques applicables en fonction de vos orientations politiques. Ce n’est pas à nous de trancher entre ces options. » Ce discours-là, que l’on entendait en 2002, a basculé aujourd’hui. Le modèle de l’intellectuel, dans cette génération-là en tout cas, c’est le retour à la politique. Maintenant, on entend, au contraire, « je suis d’accord pour participer à l’élaboration des propositions politiques, je suis d’accord pour me lancer, pour faire une partie du chemin. » D’où le positionnement de la fondation, qui agit en aval de ce diagnostic intellectuel et convertit ce diagnostic en solutions pour la sphère politique. A Terra Nova, notre travail commence là où s’arrête celui de la République des Idées. Là où s’arrête le diagnostic intellectuel commence Terra Nova et le début des solutions politiques.

RC : Avant de revenir sur les idées et les orientations qui caractérisent la fondation, restons un instant encore sur la genèse du projet. Avez-vous rencontré des réticences au moment de lancer une telle structure ?

O.F. : L’idée de départ, elle est venue de la discussion avec quelques amis, du monde intellectuel, Thierry Pech, Eric Maurin, Olivier Mongin, du privé, Christophe Béjach, Valérie Atlan, Seybah Dagoma, Françoise Monard, de l’administration, Jean-Philippe Thiellay, Alain Christnacht. Tous, issus pourtant de sphères professionnelles différentes, nous faisions le même diagnostic, celui que l’on vient d’évoquer, c’est-à-dire le grand écart entre la richesse du diagnostic intellectuel et la faiblesse des solutions politiques, entre ce qu’on pourrait faire et ce qu’on a fait. C’est pour cela que nous nous sommes lancés, collectivement, dans cette aventure.

Attention, nous ne blâmons personne pour ce grand écart ! Car c’est vrai que c’est difficile de formuler des solutions politiques pour sortir de la crise. On assiste, aujourd’hui, à ce que Daniel Cohen appelle une « nouvelle révolution industrielle » ; ainsi, nos sociétés connaissent des t r a n s f o r m a t i o n s extrêmement profondes, et pas seulement dans les domaines économique et social. Notre modèle de développement « social démocrate » a été déstabilisé par ces mutations. Il faut du temps pour comprendre ces mutations, puis pour trouver les clés pour rebondir, c’est normal. Il faut du temps pour penser, d’une certaine manière, une nouvelle étape du socialisme, de la pensée sociale-démocrate. C’est en train de se mettre en place maintenant. Et il faut des lieux intellectuels pour le réaliser.

De mon côté, j’y participe parce que je suis à la jonction des mondes qui peuvent y contribuer. Je suis issu de la haute fonction publique, ça c’est pour la dimension « techno ». J’ai été conseiller de Lionel Jospin puis de Romano Prodi à la présidence de la Commission européenne, et donc je connais ce monde-là, qui est très important dans la formulation des propositions politiques et de leurs aspects techniques. J’ai également travaillé aux côtés de Dominique Strauss-Kahn avec le monde intellectuel, au sein de son club, A gauche, en Europe. Et maintenant je suis également de plain-pied dans le monde politique, en tant que responsable national du Parti socialiste et élu local. Je suis donc à la croisée des trois mondes et je peux les mettre en réseau. Mon rôle est celui d’un facilitateur.

En nous lançant dans un projet pareil, une sorte de start-up improbable, tout est problématique. On a fait des test de faisabilité, auprès du monde intellectuel d’abord, en se demandant est-ce que ça va prendre, est-ce qu’on va avoir une plate-forme sérieuse, est-ce que les gens vont être d’accord pour travailler ensemble : la réponse a toujours été oui, et bien souvent avec enthousiasme, en me disant c’est exactement ce qu’il faudrait faire.

RC : Sur le plan intellectuel, ça prend tout de suite…

O.F. : Oui, ça prend tout de suite, et dans le monde technique aussi. Ce monde technique, ce monde de l’expertise, c’est celui des hauts fonctionnaires, des personnes issues du privé, du monde associatif, des gens, en tout cas, qui ont de l’expertise dans le domaine des politiques publiques, ceux dont c’est le métier. Aujourd’hui, il y a un monde technique d’experts qui aimerait participer, mais qui est laissé en jachère, et l’idée de participer à un travail collectif pour la gauche est une idée qui les mobilise. Restait le monde politique, avec les enjeux de pouvoir qui le caractérise. Nous avons bien veillé à ce que Terra Nova soit une structure « transcourant  », et même « trans-parti », qui fournit toute la « gauche progressiste ». Nous avons bien veillé à ce que toutes les sensibilités, tous les courants du Parti socialiste, tous les leaders potentiels soient représentés, nous avons mis au conseil scientifique les têtes de pont intellectuelles des grandes personnalités du parti, afin que tout le monde puisse s’y retrouver. Et d’ailleurs, la production intellectuelle sera une production publique et donc tout le monde pourra s’en saisir. Il y a en tout cas une volonté de réaliser un travail collectif, fédérateur.

RC : Comment se noue la relation avec le Parti socialiste ?

O.F. : La production est indépendante du parti. Cette indépendance est nécessaire pour mettre la réflexion intellectuelle à l’abri des enjeux de leadership – enjeux légitimes mais qui ne doivent pas asservir la réflexion. Elle est garantie au plan juridique (statuts indépendants de fondation d’utilité publique), financier (pas de lien financier avec le PS) et humain (pas de leaders à sa tête, donc pas une écurie). Mais cette production est destinée au monde politique. L’objectif est d’aider les élus de gauche, en leur fournissant de l’expertise et en contribuant à élaborer le projet politique, mais aussi d’influencer l’agenda politique à travers les leaders d’opinions et le grand public. Les moyens : une structure juridique indépendante donc (fondation d’utilité publique), professionnelle et financée avec un budget de départ de 1 million d’euros, et à terme d’un niveau équivalent à celui de l’Institut Montaigne, c’està- dire trois millions d’euros.

RC : Sur le plan de l’organisation interne, comment fonctionnera la fondation ?

O.F. : Elle se compose de trois cercles : une équipe de direction (gestionnaire de la structure), un conseil scientifique et un cabinet d’experts. L’équipe de direction est pluridisciplinaire, elle comporte une quinzaine de personnes, l’enjeu étant d’avoir les bonnes personnes pour gérer un tel projet. On a donc Eric Maurin comme directeur scientifique, Marc-Olivier Padis, de la revue Esprit, comme directeur éditorial, et on a derrière un groupe de professionnels qui apportent leur compétence pour gérer une structure qui s’apparente à une start-up d’entreprise. On compte ainsi des juristes, des personnalités issues du monde financier, de la communication, etc.

Le conseil scientifique, quant à lui, est composé d’environ 140 personnes. L’idée était de réunir au sein d’une même plate-forme la quasi-totalité de l’espace intellectuel socialdémocrate. Ce conseil scientifique réunit trois collèges : un collège universitaire composé de chercheurs et d’universitaires, un collège représentant la «  société civile », regroupant des personnalités issues de l’entreprise, du monde associatif, de la sphère syndicale (la CFDT est présente), et enfin un collège européen et international réunissant l’ensemble des commissaires européens socialistes, et des personnalités intellectuelles comme Gosta Esping Andersen, Anthony Giddens, Benjamin Barber, etc.

Enfin, le troisième cercle : un cabinet d’expert, regroupant 250 personnes issues de la fonction publique, du privé, du monde associatif, pour avoir une expertise complète sur l’ensemble des politiques publiques.

RC : Concrètement, comment se matérialisera votre présence dans l’espace public ?

O.F. : L’objectif est d’influencer la sphère politique. Pour cela, il faut fournir des produits adaptés. Ils seront de deux types. On réalisera des notes courtes d’expertise critique de l’actualité et, deuxième type d’élément, on fournira des essais programmatiques pour alimenter la réflexion de long terme autour du projet. Il s’agira de mettre en interaction les trois mondes dont nous parlions plus haut, intellectuel, technique et politique, et ce afin d’aboutir à des solutions politiques.

Concernant l’influence indirecte du politique, il s’agira d’essayer de travailler sur l’agenda médiatique et politique et donc d’influencer cet agenda.

RC : Et tout ça, dans une perspective sociale-démocrate que vous voudriez moderne. A cet égard, comment définiriez-vous, aujourd’hui, cette modernité ou ce progressisme social-démocrate ?

O.F. : On a à ce niveau-là un problème de terminologie assez intéressant. On ne sait pas vraiment nommer ce que nous incarnons. On ne l’a pas encore réellement formulé du moins. Etre progressiste, c’est un peu vague, la preuve, même Eric Besson peut l’utiliser. Donc tout le monde se proclame progressiste et utilise le terme. La socialdémocratie, d’une certaine manière, ce n’est pas vraiment nous, en France. Dans sa conception stricte, la socialdémocratie renvoie davantage à un modèle nordique, un modèle où la société civile et les syndicats sont beaucoup plus présents dans la formulation de l’action politique. Et si l’on peut se référer au modèle de l’Etat providence, celui-ci est néanmoins commun à l’ensemble de l’Europe. Toutefois, si l’on n’a pas encore trouvé le terme qui nous convient le mieux, on peut malgré tout définir ce que nous entendons incarner politiquement. Et en ce sens, le constat est très simple. Ce que l’on a contribué à créer depuis les années 1930, c’est-àdire l’Etat-providence et un modèle économique et social de type socialdémocrate en France et en Europe, a été déstabilisé par les mutations du monde et par la révolution économique et sociale générée par le nouveau capitalisme. C’est la refondation de ce modèle que nous voulons incarner, en respectant les valeurs qui ont présidé à son émergence, cet équilibre entre liberté et égalité, entre prospérité et justice sociale.

RC : On assisterait à la disparition des conditions initiales qui avaient rendu possibles la mise en place de l’Etatprovidence.

O.F. : En effet, et cette disparition est liée, notamment, aux changements de territoire issus du processus de mondialisation. Ce qui conduit au fait que le lieu de l’équilibre est rompu. Le capitalisme était national, territorialisé, la régulation étatique l’était aussi. Cette unité de lieu permettait d’agir. Or, aujourd’hui, cette unité de lieu est rompue ; la régulation demeure nationale alors que le capitalisme, lui, est devenu mondial et il tend à s’échapper des lieux de régulation trop contraignants. La mondialisation économique met donc en concurrence les territoires sociaux. Tous les territoires étant en concurrence, mécaniquement, cela déstabilise ceux où la régulation est plus forte. Ceci n’est pas un jugement, mais le constat d’une réalité.

Ensuite, au-delà de son territoire, les mutations du capitalisme affectent sa substance même. C’est la nature du capitalisme qui s’est transformée. On est ainsi passé d’un mode industriel à un mode financier, d’un mode, d’une certaine manière, collectif à un mode plus individuel, atomisé, d’un mode managérial à un retour de l’actionnaire. Ces changements induisent mécaniquement une augmentation des inégalités. On voit s’opposer les actionnaires aux salariés, et au sein même du monde salarié, les couches supérieures « actionnarisées » au reste des salariés. On a donc un capitalisme qui produit beaucoup plus d’inégalités et une capacité de régulation qui a diminué du fait de la mondialisation. On ne peut pas renforcer la régulation, la redistribution et l’Etat-providence, sous peine de voir la matière économique s’échapper. C’est donc à cette déstabilisation qu’il faut faire face, déstabilisation à laquelle il faut également adjoindre le changement de mentalité qui affecte la société. En effet, les citoyens ont eux aussi quitté l’univers intellectuel de classe pour aller vers un univers plus individualiste. La question n’est donc plus : « je suis ouvrier, j’appartiens à la classe dominée et je veux que l’Etat me garantisse que même si je suis dans le monde dominé je vais être bien traité ». Aujourd’hui, tout le monde veut être dominant d’une certaine manière. Le discours n’est plus « protégez-moi en cas d’échec », mais « donnez-moi les moyens de réussir ». Ce sont donc ces changements-là qui nécessitent une reformulation de l’Etat-providence et du modèle socialdémocrate, dont les objectifs initiaux demeurent cependant les nôtres, à savoir trouver un équilibre entre prospérité et justice sociale, entre production de richesse et redistribution. Cet équilibre est en train d’être rompu. Il a été violemment rompu aux Etats-Unis, qui ne disposaient pas vraiment des protections de l’Etat-providence. Aujourd’hui, c’est en Europe que cet équilibre est en train d’être rompu. C’est déjà le cas dans un certain nombre de pays, comme l’Irlande et le Royaume-Uni, et ce mouvement tend à se prolonger en Europe continentale. A ce jour, seuls les pays nordiques résistent bien, car ils ont réussi la reconversion de leur Etat-providence, qui reste extraordinairement égalitaire tout en étant très prospère.

RC : Du fait de la transformation des conditions de possibilité du modèle social-démocrate et de l’Etatprovidence européens du XXe siècle, l’attitude qui consiste à adapter le modèle aux contraintes de la mondialisation économique telle qu’elle va ne laisse-telle pas augurer une remise en cause radicale des principes et valeurs qui fondent justement l’héritage social-démocrate ?

O.F. : Les conditions du Welfare State telles qu’elles ont existé ont effectivement disparu ; en revanche, les capacités à refonder l’Etat-providence pour l’adapter au capitalisme mondial et à la nouvelle donne économique existent et, tout en prenant le nouveau capitalisme comme donnée, les pays nordiques nous montrent que c’est possible. Comment ? En basculant d’un Etat-providence redistributif qui agit a posteriori à un Etat-providence anticipateur agissant a priori. Le modèle qui consiste à regarder se constituer les inégalités et à s’attacher ensuite à les corriger par le biais de la redistribution et de l’instrument fiscal ne fonctionne plus car l’intervention est trop tardive. Ce modèle laisse proliférer les inégalités qui ont atteint, aujourd’hui, des proportions telles qu’on n’arrive plus à les corriger. Par ailleurs, ce système est trop exigeant en termes de redistribution, car il oblige à faire un effort trop important en faisant monter la pression fiscale à un niveau qui devient inacceptable. Ce modèle-là est donc en danger, et c’est celui-là qui est déstabilisé. En revanche, un autre modèle d’Etatprovidence, anticipateur et intervenant a priori, est possible et fonctionne, comme on le voit dans les pays nordiques.

RC : Il fonctionne en effet jusqu’à présent dans ces pays, mais avec des taux de prélèvements obligatoires relativement importants. Il s’agit pourtant là d’une caractéristique qui est de moins en moins acceptée par les logiques inhérentes au nouveau capitalisme ?

O.F. : Tout à fait, et en France également on n’est pas très loin de ces niveaux. A cet égard, il faut pouvoir dire que si on veut mettre en place un certain nombre de nouveaux droits sociaux, il faut aussi mettre les moyens. Toutefois, il ne faut pas que ça pèse sur le système productif. C’est la clé. Si cela pèse trop et que ça tue la production de richesse, alors c’est un jeu à somme négative. En revanche, les pays nordiques nous montre qu’on peut avoir un système de droits sociaux très évolués, avec des prélèvements fiscaux importants qui non seulement ne gêne pas la production de richesse mais la soutienne. Et donc l’enjeu est de recréer un cercle vertueux comme il a pu en exister un durant les Trente Glorieuses : « production, redistribution, production ». En économie ouverte, ce schéma ne fonctionne plus, en revanche, un système par lequel l’Etat social forme mieux les gens en leur donnant accès à l’enseignement supérieur, produit plus de savoir à travers la recherche, produit plus de formation professionnelle et donc continue à garder les gens employables à un haut niveau ; un système qui fournit un Etat social actif qui fait que les gens restent le moins longtemps possible en situation d’inactivité et améliore les capacités productives et l’employabilité des gens pour produire plus, ce qui permet de maintenir des salaires d’activité à un haut niveau, ce système-là est un système créant ce nouveau cercle vertueux : « investissement dans le capital humain, croissance, investissement dans le capital humain ». Donc ça c’est pour l’adaptation. De petits pays très réactifs, comme les pays nordiques, ont pu nous montrer la voie. Adaptable ailleurs ou non, en tout cas, ce modèle existe, il est là.

Mais il n’y a pas que l’adaptation. L’adaptation c’est quand on n’est pas capable de façonner soi-même le système. Et le Danemark ou la Suède ne sont pas capables de façonner le système, la France seule non plus d’ailleurs. En revanche, l’Europe, si elle s’en donne les moyens, a la taille critique pour façonner la mondialisation. Potentiellement, nous ne sommes pas un simple sujet de la mondialisation, nous pouvons en devenir un acteur. Encore faut-il s’en donner les moyens. Et c’est donc là tout l’enjeu de l’avenir de l’Europe.

La République sociale de Jaurès passait par la constitution de la République pour pouvoir, une fois la gauche au pouvoir, produire un modèle social. C’est exactement ce qui se passe au niveau européen, et à terme au niveau mondial. Il nous faut construire une structure, la République européenne, et demain, c’est chimérique, la République mondiale, mais ces structures-là arriveront un jour pour pouvoir réguler la mondialisation et produire un modèle social mondial. Cette taille critique, aujourd’hui, plus aucun Etat ne l’a, en revanche, collectivement nous l’avons. L’Europe est la première puissance économique mondiale, la première puissance commerciale, la première puissance agricole, potentiellement la première puissance diplomatique et la deuxième puissance militaire. Mais pour exister dans la mondialisation, il nous faut construire l’Europe politique.

RC : Pour rester sur ces questions européennes, on a pu observer, ces dernières années, un net reflux de la sociale-démocratie au sein des vingt-sept Etatsmembres de l’Union européenne. Comment pensezvous pouvoir réussir à imposer une telle vision dans un environnement politique européen qui ne semble que modérément s’y prêter ?

O.F. : On n’imposera pas une Europe de gauche ou une Europe sociale à nos partenaires. Il n’y a aucune raison, aucune légitimité à le faire. En revanche, ce sur quoi il faut se battre, c’est sur l’idée de créer un acteur institutionnel, créer les institutions qui seraient capables d’agir dans la mondialisation. Et ces institutions politiques, nécessairement politiques, car il y a une partie de souveraineté qu’on leur attribue, seront pilotées, gouvernées, par des gouvernements de droite ou de gauche en fonction des choix politiques des citoyens européens. C’est ça le point d’arrivée. Et lorsqu’il s’agira de gouvernements de gauche, alors on pourra y insuffler nos politiques de gauche et participer à un travail de façonnage de la mondialisation. Et s’ils sont de droite, eh bien, ce sera des politiques de droite. Mais la clé de tout, c’est de créer des institutions et de leur garantir une légitimité politique. Aujourd’hui, l’Europe n’a pas ces institutions de représentation politique sur la scène mondiale, ou bien elles sont embryonnaires. On l’a de manière structurée pour l’Organisation mondiale du commerce (OMC), avec un représentant unique, mais pour le reste, on n’a pas vraiment de président de l’Europe bien défini. La Commission e u r o p é e n n e , typiquement, n’a pas la légitimité démocratique et politique, puisqu’elle est toujours nommée par les chefs d’Etat et de gouvernement. Elle n’est donc ni de droite ni de gauche et, d’une certaine manière, elle est obligée de théoriser son apolitisme, ce qui est extraordinaire lorsque l’on veut gouverner un espace politique.

RC : Qu’entendez-vous par le caractère apolitique de la Commission européenne ?

O.F. : Il y a deux choses différentes. Est-ce que la Commission européenne est politique ? La réponse est oui, parce qu’elle gère un certain nombre de compétences souveraines (le commerce international, la monnaie, etc.). Est-ce qu’elle mène des politiques orientées sur ces compétences-là ? Oui, ces politiques sont teintées. Dans les années 1970 et 1980, elles étaient teintées volontaristes, sociales-démocrates (les fonds structurels, la redistribution régionale, les grands investissements d’infrastructures, le transport, etc.). Aujourd’hui, elles sont fortement teintées néolibérales. A l’inverse, et c’est le deuxième élément, est-ce qu’il y a une légitimité démocratique aux politiques qui sont menées ? La réponse est non. A la critique des altermondialistes, qui demandent « Qui vous a donné un mandat ? », la réponse est personne. C’est un mandat autogénéré, sui generis. Et la Commission théorise cela. Puisqu’elle n’a pas de légitimité démocratique, elle est obligée de s’en créer une. L’argument de la Commission consiste à dire, justement, notre légitimité c’est de ne pas avoir de circonscription, d’être indépendant de toutes les tensions populaires ou populistes, sous-entendu du peuple, et de pouvoir vraiment travailler dans l’intérêt général. Cela me semble être extrêmement dangereux comme manière de voir les choses, sous-entendu, « les gouvernements qui sont soumis aux pressions des citoyens font des choses erronées, alors que nous, qui sommes des technocrates, libres de cette contrainte, on va vous dire quel est l’intérêt général ». Cela est extrêmement dangereux et antidémocratique, et il faut en sortir. On peut s’en passer lorsque l’on gère des compétences moindres, mais on ne peut pas s’en passer lorsque l’on gère des compétences comme la monnaie, le commerce ou un jour la défense. Il est impossible d’avoir une armée européenne, s’il n’y a pas derrière un verrouillage démocratique. La Commission européenne doit donc être issue de la majorité parlementaire telle qu’elle ressort de l’élection du Parlement européen.

RC : Terra Nova agira donc dans une perspective européenne, quel type de relations entendez-vous développer avec des structures similaires en Europe ?

O.F. : Terra Nova sera la tête de pont nationale d’un réseau de think tanks sociaux-démocrates et socialistes européens et internationaux. Et donc nous avons des partenariats avec tous ces grands think tanks, comme le Policy Network au Royaume-Uni, la Fundacion Alternativas en Espagne, Glocus en Italie, la Friedrich Ebert en Allemagne, le Center for American Progress aux Etats-Unis, etc. On veut donc inscrire notre travail dans une perspective européenne afin, dans un premier temps, de bénéficier de l’expérience de nos partenaires et, à terme, de construire avec eux un modèle européen rénové, parce que le problème de l’Etat-providence se pose en France, mais aussi aux autres Etats européens.