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La Suède

Publié le mercredi 11 juin 2008 et mis à jour le 1er avril 2009 , par Romain CANLER

Le « modèle » suédois laisse rarement indifférent dans l’Hexagone. Encensé par la gauche pour son caractère égalitaire et protecteur, acclamé par une partie de la droite pour sa capacité à garantir un dialogue social apaisé, il est également violemment attaqué par certains libéraux pour son corporatisme et ses rigidités bureaucratiques. Ce modèle repose sur une série de compromis collectifs qui ont permis de surmonter les antagonismes sociaux et politiques. A chacune des étapes de l’élaboration de ce modèle, des groupes de réflexion, des cercles de pensée et des think tanks ont eu une influence décisive.

Les fondements du système politique Suédois

En 1350, près d’un siècle après la Magna Carta anglaise, la monarchie élective suédoise adopte le Code général. Confronté à une noblesse turbulente, le monarque Magnus Eriksson fait promulguer une sorte de proto-constitution qui encadre ses pouvoirs et ceux du Conseil royal et garantit de fait l’indépendance des grands du royaume. Peu après, l’Union de Kalmar de 1389, alliance monarchique entre le Danemark, la Norvège et la Suède est également le fruit d’un compromis original pour tenter de contrer la prépondérance économique de la ligue hanséatique dans la Baltique. L’Etat suédois est alors caractérisé par une instabilité politique et économique chronique : la monarchie élective est fragile, il n’existe pas de transmission héréditaire des fiefs et des titres et les révoltes paysannes, bourgeoises ou nobiliaires sont fréquentes.

C’est Gustave Vasa qui, en 1523, pose les fondations de l’Etat moderne. Il rompt l’Union de Kalmar, met en place un appareil judiciaire permanent, impose la monarchie héréditaire au profit de sa famille et transforme progressivement le Conseil royal (Riksrad) en un gouvernement administratif. Ses successeurs poursuivront cet effort de modernisation de l’Etat. C’est notamment Gustave II Adolphe et son chancelier, Axel Oxenstierna, qui feront du Conseil royal, pour la politique intérieure, et de la Hemilga Utskottet, pour la politique étrangère, les lieux d’élaboration des politiques suédoises. Ce même souverain met en place en 1617 un calendrier de sessions régulières du Riksdag (Parlement) à raison de 11 par an. Ce Parlement réunit des représentants élus des quatre états (noblesse, bourgeoisie, paysannerie et clergé). L’initiative des lois et règlements revient au gouvernement, mais le Parlement émet des observations et recommandations qui peuvent faire évoluer le contenu des textes. Se met donc en place très précocement, une sorte de monarchie constitutionnelle semi-parlementaire. Cette monarchie repose sur la reconnaissance politique de groupes sociaux (bourgeoisie et paysannerie) afin de marginaliser et de domestiquer la noblesse, principale menace jusqu’alors pour la monarchie. Ce compromis originel va évoluer progressivement et régulièrement, malgré quelques tentations absolutistes à la fin du XVIIIe siècle, vers la monarchie parlementaire telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Parallèlement à la mise en place de ce système politique, original pour l’époque, la Suède devient une puissance militaire qui compte dans les relations internationales. Elle jouera ainsi un rôle majeur durant la Guerre de Trente Ans et se constituera un « empire » sur tout le pourtour de la mer Baltique. Le pays connaîtra un déclin relatif aux XVIIIe et XIXe siècle du fait de l’émergence de puissances concurrentes dans sa sphère, l’empire des Tsars en particulier. Mais la Suède conservera toujours l’ambition de se faire entendre sur la scène internationale. Cette ambition se traduira dès le XIXe siècle par un rôle de médiation dans les conflits.

Le rôle des think tanks dans la construction du « modèle » suédois

La Suède du XIXe siècle va connaître les mêmes troubles sociaux que le reste de l’Europe. Selon un schéma culturel, déjà ancien, de négociations et de compromis, le royaume va surmonter ces troubles par la mise en place d’un modèle sociopolitique original. C’est le Parti social-démocrate (SAP), fondé en 1919, et au pouvoir de 1928 à 1996, qui va créer progressivement ce modèle. Le modèle suédois a six caractéristiques majeures :
- L’instauration d’un dialogue social direct entre syndicat et patronat, avec une place prépondérante donnée aux conventions collectives et un processus de négociation très encadré. Ce dialogue social est complété par une cogestion syndicale et patronale d’un certain nombre d’organismes actifs sur le marché du travail.
- Une politique économique d’inspiration keynésienne.
- Une politique de maîtrise de l’inflation par le gouvernement et une égalité stricte de salaires par type d’activité quelle que soit la situation financière des entreprises.
- Un droit du travail favorisant la participation des salariés aux décisions stratégiques, sur le modèle d’une démocratie d’entreprise.
- Un service public très développé.
- Un haut niveau de protection sociale.

Les think tanks proches des syndicats ou du SAP ont joué un rôle majeur dans la constitution du modèle. Ainsi, ce sont deux experts de la centrale syndicale LO, M. Rehn et M. Meidner, qui ont crée le modèle qui porte leurs noms et qui constitue la base de la troisième caractéristique citée plus haut. Les syndicats, dotés de moyens importants, bien structurés et comptant de nombreux adhérents, ont, très tôt au cours du XXe siècle, développé et entretenu des comités d’experts et des groupes de réflexion assimilables à des think tanks. Ces entités ont joué un rôle majeur dans l’élaboration des politiques publiques sur le marché du travail, l’indemnisation des risques sociaux ou les négociations sociales. Bien que très liés aux centrales syndicales, ces think tanks n’en bénéficient pas moins d’une certaine autonomie, notamment lorsqu’ils sont financés par plusieurs syndicats.

Le SAP a également développé ses propres centres de réflexion sur les politiques étatiques. A l’origine, ce travail d’analyse et d’étude était pris en charge par certaines organisations directement intégrées au SAP, comme la fédération des femmes sociales démocrates ou la ligue des jeunes sociaux-démocrates. Depuis les années 1960, plusieurs think tanks autonomes ont été constitués comme l’Arena ou le Timbro. Ces think tanks centrent naturellement leurs travaux sur les politiques sociales et économiques. Autonomes juridiquement du SAP, ils en sont par contre idéologiquement très proches. Ces entités plus ou moins liées au SAP ont également eu une influence majeure sur la construction du modèle. En 1938, par exemple, lors de l’accord fondateur du dialogue social suédois dit « accord de Saltsjöbaden », le travail préparatoire avait été effectué par un comité autonome au sein du SAP.

Les spécificités suédoises : think tanks institutionnalisés et think tanks internationalistes

Les critiques libéraux, comme le britannique Roland Huntford, ont parfois qualifié l’Etat suédois d’ « Etat social démocrate totalitaire », fustigeant par ces termes l’omnipotence du SAP pendant près de 70 ans et le règne sans partage d’une « idéologie égalitariste socialiste et corporatiste ». Au-delà de ces critiques vives et souvent outrancières, il est notable que l’appareil administratif se caractérise depuis le début des années 1980 par la multiplication d’instituts spécialisés. Ces instituts, comme l’Institut de la santé populaire, celui de l’enseignement supérieur, celui de la jeunesse, celui des grandes villes ou encore du monde rural, jouent un rôle ambivalent. Certains sont clairement des lobbies institutionnalisés et administratifs : c’est le cas de l’Institut du monde rural (Glesbygdsverket), qui défend les municipalités et comtés ruraux. D’autres sont le reflet de nouvelles préoccupations sociétales comme le Secrétariat national pour l’étude des genres (Nationella Sekretariatet for Genusfosking). Tous jouent incontestablement un rôle de think tank dans la mesure où ils mènent une réflexion sur les politiques publiques dans une certaine indépendance. La prolifération de ce type d’entité constitue une caractéristique très spécifique de la scène suédoise des think tanks, qui n’est sur ce point comparable qu’à très peu d’Etats et se rapproche plus de ce qui était pratiqué dans les pays du bloc soviétique durant les années 1970. La seconde spécificité marquante de la scène suédoise des think tanks est la diversité et le poids des think tanks consacrés à des thématiques internationales. Nous l’avons vu, la Suède a été une puissance majeure durant le XVIe siècle, elle a ensuite souvent joué un rôle de médiation et ce jusqu’à la guerre froide. Sa neutralité affichée et son statut d’Etat-tampon entre les deux les deux blocs l’a incité à développer une politique extérieure autonome et dynamique. Cette politique s’est souvent fait l’écho des préoccupations humanistes et démocratiques du SAP. C’est ainsi qu’Olof Palme, alors Premier ministre, critiqua la guerre du Vietnam ou l’Apartheid avec une liberté de ton qui n’était pas de mise dans les autres chancelleries européennes. Cette tradition ancienne de médiation et cette situation géopolitique particulière ont conféré à la Suède une audience internationale sans commune mesure avec sa puissance économique ou militaire. Les think tanks centrés sur des problématiques internationales ont largement conceptualisé le rôle de la Suède dans les relations internationales. Parmi les plus influents, nous pouvons citer The Swedish Institute of International Affairs SIIA/UI, fondé en 1938, ou The Transnational Foundation for Peace and Future Research.

La remise en cause du modèle suédois et l’émergence des think tanks libéraux

Depuis le début des années 1990, le modèle est remis en cause. La lourdeur bureaucratique, la pression fiscale, le corporatisme des syndicats sont montrés du doigt. Par ailleurs, l’alternance politique du début des années 1990, avec le gouvernement libéral de centre-droit de Carl Bildt, a mis fin à la mainmise du SAP. Une vaste campagne de contestation idéologique du modèle est aussi lancée. Aux côtés des partis libéraux (Parti populaire, Parti modéré unifié), plusieurs think tanks mènent cette contestation, parmi eux Eudoxa ou The Center for Business and Political Studies. Ces think tanks sont d’un genre nouveau pour la Suède : inspirés du modèle anglo-saxon, s’appuyant sur des fonds privés, ils se font les hérauts de la doxa libérale. Face à cette remise en cause, le modèle suédois doit se réinventer dans un cadre nouveau : l’Union européenne. Nul doute que les nombreux think tanks suédois seront au centre de cette nouvelle évolution.