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Conférence à Science Po Paris

Les think tanks et les élections présidentielles en France et aux Etats-Unis

6 juin 2011 par OTT

Á l’initiative de l’Observatoire français des think tanks (OFTT) et du Club Jade, Sciences Po Paris accueillait le 18 mai dernier une conférence sur le rôle des think tanks en politique et plus particulièrement dans les campagnes présidentielles française et américaine.

En guise d’introduction, Sélim Allili, président de l’OFTT, a souligné l’intérêt de mettre en lumière un phénomène appelé à se développer en France : la création, au sens large, de groupes de pensée en dehors des partis politiques traditionnels. Il y a en effet depuis 2007, dans notre pays, une dynamique de croissance des think tanks, due à l’activité des organismes existants et à la création de nouveaux. Pour autant, leur influence dans l’espace public mérite d’être questionnée, en particulier durant cette période politique emblématique que sont les élections présidentielles. Les sociétés américaine et française sont structurées très différemment et les rapports entre intellectuels et politiques varient aussi beaucoup entre les deux pays ; aussi est-il important de bien distinguer les deux contextes nationaux, même si des points communs peuvent bien sûr exister.

Mehdi Benchoufi, président du Club Jade, a pour sa part rappelé un processus ancien et profond : celui de l’émancipation de la société civile par rapport aux institutions, qui à certains égards remet en cause l’idée d’une hyperpersonnalisation de la politique, d’une concentration de la politique entre les mains de quelques experts. La définition des enjeux de société ne peut plus, désormais, incomber aux seuls partis.

Henri Nallet a souhaité insister sur la présence d’une multitude de think tanks dans les différents secteurs de l’opinion, les médias et la vie politique. Selon lui, ce phénomène existait déjà dans les années 1960, au moins, avec le Club Jean Moulin mais il s’est généralisé très récemment. H. Nallet a ensuite expliqué que le think tank qu’il co-préside, la Fondation Jean Jaurès, mettait en contact hommes politiques, chercheurs et intellectuels via un réseau dynamique. Son activité éditoriale, intense, est notamment un moyen, pour les hommes politiques de sensibilité socialiste, de prendre la parole et d’écrire dans un cadre plus souple et plus libre qu’au sein de leur parti. Son travail s’effectue surtout en amont du travail politique ; c’est en cela qu’un think tank peut être utile à la démocratie. Selon l’ancien Garde des Sceaux, la Fondation est par ailleurs très présente à l’international, dans le sens où elle entretient des relations étroites avec ses homologues allemands, italiens et américains. La Fondation Friedrich Ebert fait même figure de modèle, malgré un budget 10 supérieur : elle possède des délégations dans une centaine de pays et forme une partie de la diplomatie allemande. La Fondation Jean Jaurès accompagne la transition démocratique dans certains pays d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique latine, par le biais de conférences et de formations. Toutefois, de l’avis d’H. Nallet, le rôle des think tanks ne doit pas être surestimé, dans le sens où le discours politique demeure in fine porté par les candidats, même si c’est surtout vrai en France et beaucoup moins de l’autre côté de l’Atlantique, y compris sous la présidence Obama.

L’ancien député européen, Jean-Louis Bourlanges, s’est exprimé pour dire qu’en France, le « centre » était très émietté structurellement, mais très cohérent sur le plan des idées et qu’en cela, un think tank comme l’Institut du Centre, qu’il préside, avait une grande utilité. Dès le XVIIIe siècle, à propos de la France, Tocqueville parlait de la « politique littéraire », autrement dit de la politique intellectuelle ou idéologique, et non plus (seulement) administrative. De fait, l’effondrement des structures catholiques a généré une transposition, dans le champ politique, de l’espérance métaphysique, et donc la création d’une multitude de sociétés de pensée qui ont permis de ré-enchanter le politique et qui ont perduré jusqu’à la fin de la IIIe République. Après 1945, les « intellectuels organiques », selon l’expression de Gramsci, se sont, à l’instar de Pierre Mendès France, de Simon Nora ou de François Bloch-Lainé, regroupés autour du politique, formant ainsi une technocratie d’État, largement alimentée par la toute nouvelle École Nationale d’Administration. Aujourd’hui, selon J.-L. Bourlanges, la France traverse une crise idéologique et la politique traditionnelle a été supplantée par la communication ; quant aux partis politiques, à l’ÉNA et aux intellectuels organiques, ils sont en déshérence. En découle le besoin « à l’américaine » d’une réflexion émanant de la société civile, d’un apport d’idées, d’un échange entre des clubs de réflexion qui soit transversal à l’opposition droite-gauche. Les think tanks peuvent en cela servir à réfléchir de manière collective, malgré les divergences… Ils font figure de pont entre les principaux courants partisans et les partis politiques, même si c’est au niveau de ces derniers et de leurs candidats que les décisions sont prises – ces dernières sont souvent frileuses, afin de décevoir le moins de monde possible. Néanmoins, aux États-Unis, l’apport des think tanks peut être cohérent et utile à un Obama capable de synthétiser tout un discours intellectuel.

Meredith Gowan le Goff, ancienne porte-parole du Parti Démocrate américain en France, est justement revenue sur la campagne d’Obama en 2008 et sur le rôle de think tanks comme la Brookings Institution ou le Center for American Progress dans l’élaboration de son programme Elle a rappelé qu’à l’époque, les Américains vivaient une situation très particulière, après les deux présidences de George W. Bush, et avaient envie d’une rupture politique. Pour M. Gowan Le Goff, aux États-Unis, les think tanks mènent leurs propres campagnes depuis les années 1950, afin de promouvoir leurs orientations. Les think tanks néoconservateurs ont préparé le terrain sous la présidence Reagan, et Obama en récolte aujourd’hui les fruits. En effet, depuis son élection, il parvient à générer beaucoup d’idées, dont un grand nombre aboutissent à des consensus ou des compromis, à l’instar de sa réforme de la santé. Le Congrès actuel est, de l’avis de M. Gowan Le Goff, le plus productif depuis la présidence Johnson et c’est grâce aux think tanks. Ceux-ci travaillent dans la politique day-to-day, contrairement aux partis politiques qui ne sont actifs qu’au moment des campagnes électorales. Leur impact sur la vie sociale, économique et politique américaine est donc très important. Pour l’élection de 2012, si beaucoup de choses vont dépendre du choix du candidat républicain, selon qu’il sera plus ou moins modéré, dans tous les cas Obama demeurera le président le plus « intellectuel » que les États-Unis aient pu avoir et il ne fait aucun doute qu’il fera beaucoup appel aux think tanks qui lui sont idéologiquement proches, afin de définir une politique progressiste pour les quatre années suivantes. Pour M. Gowan Le Goff, enfin, le fait que la société civile s’empare du débat d’idées se perçoit dans la naissance d’outils comme certains médias participatifs en ligne, à l’instar du Huffington Post.

Le directeur France du German Marshall Fund, François Lafond, est intervenu pour dire que ce sont les carences des partis politiques qui sont à l’origine de la création des think tanks. Contrairement à ces derniers, les partis sont une agrégation artificielle d’intérêts sectoriels très différents, et parfois contradictoires, avec en ligne de mire la perspective d’une société idéale. De plus, ils forment et recrutent des élites et soutiennent un gouvernement, quoi qu’il arrive. Selon François Lafond, un think tank peut être créé autour d’un homme, d’une idée - dans le cas du German Marshall Fund, depuis 1972, les relations transatlantiques - ou d’une couleur politique. Souvent, la plupart des think tanks ont des inclinaisons politiques clairement définies, qu’ils s’efforcent de servir. Outre Atlantique et davantage qu’en France, les partis n’ont pas d’activité entre deux élections, contrairement aux think tanks. Autre point important, pour François Lafond, l’activité de fund raising, qui est encore très peu développée en France, notamment parce que les entreprises demeurent réticentes à financer les activités des think tanks et qu’elles y sont peu incitées fiscalement, contrairement aux États-Unis. À propos du German Marshall Fund, F. Lafond a évoqué ses activités d’organisation d’événements internationaux de grande ampleur, de networking et de circulation des hommes de tous bords politiques (via le financement de voyages d’étude de jeunes Américains et Européens), ainsi que de stabilisation de zones démocratiques fragiles en Europe par le financement d’ONG et de think tanks locaux : la société civile doit jouer son rôle dans la construction démocratique.

Dans une interview réalisée quelques jours avant la conférence, le professeur Donald Abelson a mis en exergue le fait que, d’une manière générale, les citoyens américains ne comprenaient pas nécessairement le rôle joué par les think tanks mais qu’ils en identifiaient facilement les chercheurs et les experts, notamment ceux de l’Heritage Foundation et de la Brookings Institution. De fait, celles-ci interviennent très régulièrement à la télévision, toutes chaînes confondues, pour parler des politiques publiques. Dès lors, aux États-Unis, si les individus ne saisissent peut-être pas complètement le fonctionnement complexe des think tanks, ils sont familiers avec le concept et avec les personnalités médiatiques qui en sont issues.

Pour le directeur du Center of Canada-US Institute et du Center of American Studies, la fonction principale des think tanks est de modeler l’opinion et les politiques publiques ; pour cela, ils dépensent beaucoup de temps et de ressources afin d’accéder aux organes de presse et faire en sorte que ceux-ci les aident à influencer le débat public. C’est pour cela qu’ils sont si présents dans les grands médias.

Les think tanks qui apparaissent dans les journaux et à la télévision seraient, selon certains experts, chercheurs et journalistes, ceux qui influencent les débats au Capitole ou même l’homme de la rue. En fait, pour D. Abelson, ce n’est pas toujours le cas : de nombreux think tanks travailleraient en retrait, rencontreraient des responsables politiques en privé et fonctionneraient donc comme des lobbies, sans que nous en entendions parler. Leur efficacité et leur influence, très grandes, méritent aussi que l’on se penche sur ce type d’organisations . De l’avis de D. Abenson, les élections sont l’une des périodes les plus intéressantes de l’activité des think tanks. En effet, c’est souvent à ce moment-là que les candidats testent leurs idées. On peut ainsi remonter aux années 1960 et à la campagne de John F. Kennedy qui avait voulu s’entourer d’experts et de chercheurs, certains issus de Harvard comme Richard Newsted, afin de voir si ses idées fonctionneraient. Il souhaitait pouvoir commencer à travailler immédiatement, une fois élu. Ces historiens, politologues et sociologues pouvaient prendre le pouls du pays et donc comprendre au mieux les sujets qui pourraient être partagés avec le public. Depuis cette époque, les candidats à l’élection présidentielle se sont entourés d’esprits brillants issus de domaines divers qui testeraient pour eux, auprès de l’opinion, de nouvelles idées. Les think tanks servent donc de réservoirs ou, selon l’expression de certains spécialistes, de « brokers » (i.e. de « relais ») d’idées. Ils ont très clairement leurs propres visions des choses qu’ils veulent voir reprises par les responsables politiques, qu’il s’agisse des recherches sur les cellules souches, d’éducation ou de la situation au Moyen Orient. La vraie question est de savoir jusqu’à quel point les décideurs politiques vont y être réceptifs : très souvent, les candidats et leaders politiques se reposent sur les think tanks pour appuyer les projets qu’ils avaient déjà ou bien en rechercher de nouveaux sur la réforme de la santé, l’équilibre budgétaire, etc. Ce n’est ni plus, ni moins qu’une route à double sens.

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