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Entretien avec Christophe Barbier

Think tanks et politiques à l’aune de 2007 : destins liés, collaboration muette.

Christophe Barbier est directeur de la rédaction de l’Express. Il est en charge du service politique. Cet ancien élève de l’ENS Ulm analyse pour nous les liens qui unissent les think tanks aux politiques.

Gregory Mailly : En 2005, lors d’un colloque sur les think tanks en Europe, les décideurs politiques présents ont insisté sur « l’importance d’une communauté saine de think tanks pour le processus de décision politique de l’UE, tout en critiquant leur faiblesse relative et le peu de valeur ajoutée qu’ils parviennent à offrir, parfois leur manque d’impact et de pertinence, et enfin une approche considérée comme trop technocratique et élitiste. Leur contribution éventuelle pour aider à pallier le déficit démocratique de l’UE est au mieux considérée comme incertaine ». Pensez-vous que cette analyse s’applique également aux think tanks en France ?

Christophe Barbier : Oui, cette définition s’applique globalement assez bien aux think tanks en France. Je pense avant tout que les think tanks manquent cruellement d’une définition claire. Les gens les confondent trop aisément avec les lobbies, les groupes d’experts formés par les hauts fonctionnaires, voire même les clubs de réflexion type Francs-maçons ou les intelligentsia locales. Cette difficulté de lecture pour les Français tient avant tout à notre culture et à la spécificité du paysage français très fourni, construit différemment de celui des Américains par exemple. N’oublions pas que notre pays possède un vrai goût pour les propositions. Prenez l’affaire d’Outreau par exemple : dès que cette affaire est sortie, il y a eu immédiatement une foule de propositions concernant la réforme de la justice.

Reprenons les éléments dans l’ordre : En ce qui concerne l’expression « communauté saine », on ne peut pas considérer que les think tanks en France ne soient pas sains. Ils ont une véritable intégrité des idées, à défaut d’avoir une intégrité politique. Car les think tanks ont, qu’ils le veuillent ou non, une couleur politique. Il ne faut pas nécessairement chercher à s’en défaire. Par exemple, lorsque un think tank propose une réforme entraînant une réduction du temps de travail, c’est forcément une mesure de gauche. Quand un think tank propose une mesure libérale, il est forcément de droite. L’Institut Montaigne par exemple, c’est d’abord et avant tout l’Institut Montaigne de Claude Bébéar. A cet égard, il est forcément animé d’un courant libéral. Et même quand une idée n’est ni de droite ni de gauche, elle sera reprise par un politique et alors affiliée à un camp. Quand Emmanuel Todd dans son club Phare & Balises, évoque en 1995 la fracture sociale, c’est Chirac qui porte ce thème pendant sa campagne. Ce thème est typiquement de gauche, mais c’est pourtant lui qui a su le premier se la mettre en bouche et ainsi remporter les élections. Todd à beau s’en défendre et se dire de gauche mais c’est bien son thème qui a favorisé la victoire du candidat Chirac en 1995.

En ce qui concerne le coté élitiste, les think tanks sont avant tout effectivement l’occasion pour une certaine élite de s’exprimer ; je pense à l’élite non-technocratique : les purs littéraires, ceux qui font du droit, les professions libérales par exemple. Voilà des espaces qui leur permettent d’échanger et voir leurs idées entrer en résonance.
En définitive, je ne pense pas qu’un positionnement des think tanks qui se voudrait complètement indépendant du politique tout en refaisant la politique en permanence soit une chose efficace in fine. Au contraire, la fin ultime d’un think tank politique serait de nourrir tant le candidat à l’Elysée en idées qu’un des représentants du think tank devienne son conseiller spécial une fois celui-ci élu. Ce serait là le lien idéal entre le réservoir d’idées et le moteur exécutif.

Les think tanks se retrouvent de toutes les façons confrontées au même problème que celui des familles politiques intermédiaires. Quand les Verts sortent une idée, c’est avant tout dans le but qu’elle soit intégrée in fine au projet socialiste. De même, lorsque l’UDF porte un projet en vue de 2007, même si cela permettra à François Bayrou de faire un bon score au premier tour, ce résultat ne servira qu’à peser dans l’entre-deux tours et obliger l’UMP à reprendre ces idées. Il en va de même pour les think tanks : produire et lancer un maximum d’idées, et espérer qu’elles soient reprises par l’exécutif.

G.M. : Comment qualifieriez-vous le degré d’inspiration actuelle des milieux politiques en ce qui concerne les idées émises par les think tanks ?

C.B. : C’est un véritable pillage ! Dès qu’une idée sort et qu’elle marche, elle est immédiatement reprise par un politique. Mais il faut bien s’entendre sur le rôle du think tank : c’est avant tout la diffusion des idées. Alors tant mieux pour le think tank si un homme politique gagne avec ses idées et ensuite les met en application. C’est bien là le but : diffuser des idées neuves, et non en revendiquer la paternité.

G.M. : Les deux ne sont pourtant pas inconciliables ?

C.B. : Vous avez raison, en France, on retrouve souvent un élu qui porte des idées sans qu’on sache qui les lui fournit. Mais cette personnification rend l’élu comptable devant l’Histoire de ses idées. En cas de succès ou d’échec, les Français savent envers qui réagir.

G.M. : Peut-on considérer que les diverses écuries qui préparent actuellement les programmes des présidentiables fonctionnent comme des think tanks ?

C.B. : Oui, et c’est de plus en plus vrai avec le quinquennat. Les hommes et les femmes politiques fonctionnent tous avec des écuries. On choisit son champion, celui qui mènera son camp à la victoire. Et ce clan, indépendant du parti le plus souvent, va travailler pour nourrir la réflexion et les idées des candidats.

G.M. : Néanmoins, les méthodes diffèrent. Ségolène Royal, par exemple, semble innover dans ce domaine.

C.B. : Ségolène Royal a une idée originale en sollicitant l’avis des internautes sur tel ou tel sujet en vue d’en faire la synthèse. Toutefois, il ne faut pas être dupe : si elle prend en compte les réactions des internautes pour affiner son message, pour voir si ses choix sont bien accueillis, s’il ne vaudrait pas mieux modérer, amender, corriger, accentuer son jugement sur tel ou tel sujet, ce site lui sert autant à valider ses choix en allant y pêcher les idées, y piocher les témoignages qui les justifient. Par exemple, lorsqu’elle se prononce en faveur de la licence
globale pour le téléchargement, elle sait parfaitement que c’est à des internautes qu’elle s’adresse. Chez Ségolène, le projet, c’est donc bien la méthode.

G.M. : On a l’impression que ce nouveau mode d’expression explose en politique. Vous-même, ne faites vous pas la même chose avec votre blog-journal de la présidentielle blogs.lexpress.fr/elysee2007 ?

C.B. : Je ne crois pas, et je réagis d’ailleurs très peu aux commentaires qui sont déposés. Néanmoins cela me permet d’en tirer quelques conclusions fort instructives. Par exemple, que c’est les gens à la droite de la droite qui animent le débat, par leurs idées très provocatrices qui font réagir les autres lecteurs. Egalement, je me rends compte que les gens sont beaucoup plus friands des sujets people, à en voir la quantité de réactions, que des sujets de politique pure.

G.M. : Et qu’en est-il de la réflexion menée pour préparer la campagne de Nicolas Sarkozy ?

C.B. : C’est là que la machine est la plus performante, que la puissance de feu est maximale grâce notamment aux conventions organisées par l’UMP et à l’argent dont elle dispose, grâce aussi à Emmanuelle Mignon qui coordonne le tout avec efficacité. Sarkozy a réussi à faire des
conventions une véritable machine à produire des idées. Au Parti Socialiste, ce n’est pas le cas, car leurs Etats Généraux font étalage de toutes leurs discordances, et la synthèse qui en résulte est souvent trop tiède, afin de ne pas froisser au sein du parti, mais aussi les alliés centristes, Verts ou communistes. A l’UMP, Sarkozy a su trouver la bonne méthode : il fait foisonner les idées, pilote en amont, sait fermer les portes à temps et ainsi arrive sur chacune des conventions comme sur un tremplin d’où il peut développer un discours innovant. Mais attention il reste à vendre désormais ce programme UMP à l’ensemble des Français. C’est là le plus difficile, et c’est tout l’enjeu de la campagne présidentielle.

G.M. : Y aura-t-il un temps pour le débat d’idées au cours de la prochaine campagne ?

C.B. : La grande chance de l’an prochain, c’est que l’on n’aura pas de cohabitation. On peut dès lors espérer enfin un débat d’idées. En effet, c’est la première fois depuis 1981 qu’il aura lieu. En 1981, quatre ministres communistes entraient au gouvernement, ce n’était tout de même pas rien. Toutes les élections suivantes (1988, 1995, 2002) se sont déroulées sous la cohabitation. Cela impliquait une campagne que les politiques des deux camps voulaient tous minimale car il était difficile de critiquer l’autre sans se critiquer soi-même. Désormais, les différents candidats vont véritablement pouvoir défendre leurs bilans, leurs idées, et prendre des engagements. En outre, tous ces candidats se présentent pour la première fois. Ils auront soif de parler du fond, de défendre leurs propositions devant les électeurs. Sarkozy, Ségolène, Dominique Strauss-Kahn sont des gens qui aiment parler du fond.

G.M. : Les médias seront-ils à la hauteur de cette attente de débat démocratique ?

C.B. : Je crois que les médias et particulièrement la presse audiovisuelle sont bien conscients d’avoir décapité le débat en 2002, en considérant qu’on parlerait des programmes des deux finalistes dans l’entre-deux tours, puisque de toute façon nous aurions Chirac et Jospin au deuxième tour. Après la leçon du 21 avril, il y a fort à parier qu’ils remettent la politique au centre du jeu en 2007, quitte à utiliser des formes originales voire ludiques pour cela (fiction, télé-réalité...).

G.M. : Y a-t-il une responsabilité des médias à ne pas parler du fond, évoquer le débat d’idée moins que les querelles de personnes ?

C.B. : Les Français réclament les débats de fond mais raffolent également des pérégrinations personnelles de Ségolène et Sarkozy. Je crois qu’il ne faut surtout pas dissocier les deux éléments, mais qu’au contraire il faut les présenter ensemble. Les Français votent avant tout pour une personne et finalement, oui, l’attitude du candidat-président est emblématique, donc importante. Ce n’est pas en faisant chaque semaine, un numéro sur la justice, puis sur la sécurité sociale, puis sur la réforme du régime des retraites que l’on passionnera les Français pour le débat démocratique. Mais n’oublions pas que la France est un pays éminemment politique, elle aime ça. Pour preuve, nous avons eu l’an dernier à l’occasion du référendum sur la constitution européenne un vrai élan politique, avec deux camps qui se sont opposés, un président qui a pris parti, etc. Les français se sont passionnés pour des débats de haut niveau sur la directive Bolkenstein, le livre III du projet de Constitution, etc.

G.M. : Les think tanks participent-ils de la recherche de lien social entre « France d’en haut » et « France d’en bas » ou bien au contraire caricaturent-ils une élite qui cherche à « réseauter » ?

C.B. : Bien sûr que c’est la France d’en haut qui parle à la France d’en haut. Et c’est très bien comme ça. Les gens savent et reconnaissent qu’ils ont besoin d’une élite. Les think tanks n’ont pas forcément besoin de s’adresser à eux car l’important dans leur cas est de toucher les dirigeants.

G.M. : Dans le cadre d’un changement majeur à venir (suite à de nouveaux revirements ou échecs électoraux flagrants) de nos institutions (VIème république par exemple), l’influence des think tanks pourrait-elle prendre un nouvel essor, afin d’accompagner au plus près les décisions politiques ?

C.B. : La société ne fonctionne que par craquement. On va au bout de nos institutions, elles s’effondrent, crac, et on en change. Le 21 avril 2002 n’était qu’une secousse, il faudrait beaucoup plus gros pour achever nos institutions et je ne vois pas très bien quoi.

G.M. : Si vous deviez citer trois think tanks ?

C.B. : 1. L’Institut Montaigne, pour son expertise de haut niveau et la qualité de ses productions régulières
2. Feu La Fondation Saint-Simon, même si elle a disparue
3. Pour le coté politique, La Fondation Jean Jaurès
Je cite aussi ces noms-là car ce sont ceux que je fréquente et dont je lis les publications.

G.M. : Et selon vous, si l’on demandait aux français d’en citer 3 ?

C.B. : Je l’ignore, peut être aucun, ou plutôt si : le Rotary’s club, les Francs-maçons, et les syndicats pour les jeunes. Preuve de la diffusion d’idées que le terme think tanks évoque chez eux…

Entrevue menée par Gregory Mailly

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