Observatoire des think tanks Think tanks and civil society : because ideas matter

Home > Opinions > Interviews > Entretien avec Hubert Védrine

Entretien avec Hubert Védrine

De la nécessité de proposer pour exister, les think tanks français en devenir

Hubert Védrine est diplômé de l’Institut d’étude politiques, et ancien élève de l’ENA. En 1981, François Mitterrand l’appelle à
l’Elysée en tant que conseiller diplomatique. Il devient ensuite porte-parole de l’Elysée en 1988, puis secrétaire général de 1991
à 1995. De 1997 à 2002, il occupe la fonction de Ministre des Affaires étrangères. Aujourd’hui, il préside l’Institut François
Mitterrand et a fondé un cabinet de conseil en stratégie géopolitique.

Olivier Jonglez : Monsieur le Ministre, durant votre carrière,
vous avez occupé successivement des fonctions de pouvoir,
d’action d’une part et de réflexion, de production d’idées d’autre
part. Quel rapport avez-vous entretenu avec les think tanks
au cours de votre carrière jusqu’à aujourd’hui ?

Hubert Védrine : Avant 1981, j’étais peu confronté aux think
tanks. Ensuite, à partir de mon arrivée à l’Elysée en tant que
conseiller diplomatique de François Mitterrand, j’ai eu un rapport
d’utilisateur des think tanks, de commanditaire, de client. J’étais
destinataire d’une avalanche de notes. J’ai commencé à en recevoir
du Conseil d’analyse et de prévision (CAP), qui fonctionne
comme un think tank interne et dont l’utilité est grande.
J’ai toujours pensé qu’il était extrêmement intéressant pour des
décideurs ou des analystes d’avoir à leur disposition des idées originales, nouvelles, que l’on puisse croiser, enrichir et comparer à
d’autres choses. Dans l’appareil d’Etat, il faut le faire tout le temps
et cela a été une idée très intelligente de la part de Michel Jobert
de créer le CAP, avec l’aide de l’excellent travail de Thierry de
Montbrial et de Jean-Louis Gergorin.
En même temps, je ne me limitais pas au CAP, j’éprouvais toujours
le besoin de croiser avec d’autres sources, d’alimenter mes idées
par des rencontres et des lectures. Je suis aussi entré en contact
avec l’IFRI que j’ai tenu à soutenir, tout en permettant l’existence
d’autres think tanks pour favoriser l’émulation.
Lorsque je suis devenu Ministre des Affaires étrangères de 1997 à
2002, j’avais le CAP à ma charge et j’ai continué à appliquer ma
méthode pour m’informer : s’informer partout sans être prisonnier
d’aucun réseau. Le CAP était alors une source intéressante d’informations
pour moi, et je l’alimentais parfois avec des directions
de réflexion. J’essayais également de faire en sorte que le
Ministère soit plus présent dans les colloques et les séminaires
internationaux. On parle toujours de stratégie d’influence et c’est
effrayant car cette notion a été définie il y a très longtemps, que
tout le monde sait ce qu’il faut faire et que l’on repart de zéro à
chaque fois. Au lieu de gémir sur notre influence qui diminue, nous
ferions mieux d’utiliser l’influence que l’on a encore.

OJ : Pensez-vous qu’il y ait une raison particulière expliquant
qu’un grand nombre des think tanks qui sont parvenus à
émerger en France soient associés au domaine des relations
internationales ?

HV : Non, je n’en ai aucune idée et je ne peux pas comparer ce qui
s’est passé dans les relations internationales et dans les autres
domaines. Ce qui est sûr, c’est que l’on ne peut pas conduire une
politique étrangère sans réfléchir à ce qui va se passer, aux changements
en cours. Il faut trier les informations, préparer des
options. Il faut toujours se demander, compte tenu des intérêts
essentiels, quels sont nos choix pour pouvoir élaborer des scénarios,
y compris les plus farfelus.
Selon moi, les think tanks n’ont pas totalement émergé même si il
y a de bonnes idées à prendre à l’IFRI, à l’IRIS, au CERI ou ailleurs.
Les think tanks doivent remplir trois fonctions distinctes : analyse,
prévision et proposition. Les think tanks français font de très bonnes
analyses et se trompent autant que les autres sur les prévisions.
Pour les propositions, les think tanks français sont faibles et
il y a des raisons à ça.
Une des raisons pour lesquelles il n’y a pas de think tank français
de proposition en matière étrangère en France, est que la France
a intériorisé de façon abusive l’idée qu’elle n’est plus qu’une puissance
moyenne, qui n’a plus d’emprise sur les choses. Comme je
l’explique dans mon dernier livre1, il y a un lien fort entre le fait que
nous croyons ne plus avoir d’influence et le celui de se réfugier
derrière des postures ou des discours. Par exemple, le discours de
Dominique de Villepin à l’ONU est très beau littérairement, mais cela n’a rien empêché. Il est terrible que l’on juge extraordinaire
quelque chose qui n’a pas eu d’effet...
Il y a quand même une fondation qui est en train de monter et qui
commence à travailler dans cet esprit, c’est la Fondation pour
l’Innovation politique.

OJ : Outre cette position en retrait des Français sur le plan
international, pensez-vous qu’il existe d’autres facteurs ou
amalgames, je pense notamment à la confusion think
tank/lobby, qui pourraient expliquer la faible influence des
think tanks en France ?

HV : Il y a peut-être en effet l’aversion au lobbying et peut-être
aussi le manque d’habitude de la dialectique entre l’action et la
réflexion. En France, les gens qui se présentent en tant que think
tanks sont souvent des analystes. Aux Etats-Unis, ce n’est pas le
cas, ce sont aussi des gens qui ont des politiques en réserve, et
qui font en permanence le travail que l’on fait en France dans la
précipitation lors des campagnes électorales à huit jours de l’élection.
Il y a clairement un besoin en France et on aurait tout intérêt
à favoriser cela.

OJ : La large médiatisation de la société aujourd’hui permet un
accès plus large à la production d’idées. Est-ce que, selon
vous, cela ne se réalise pas au détriment de la qualité des
idées produites ? Est-ce que cela ne provoque pas une course
au slogan, à l’idée vendeuse ?

HV : Je pense que la médiatisation sous sa forme moderne est une
calamité, que cela crée un océan d’inculture avec des réactions
émotionnelles et schématiques. Cela affecte le pouvoir politique et
il n’y a pas de raison que cela affecte les think tanks. Il devient
extrêmement difficile de gouverner dans les sociétés modernes où
les gens réagissent au quart de tour et sont bombardés d’informations.
Rien n’empêche par contre un think tank de fonctionner normalement,
il n’est pas sous les feux de la rampe et pas obligé de
se médiatiser.


OJ : Oui, mais dans le lien avec l’action publique, ce sont souvent
des formules qui sont reprises par les décideurs, ou
même les médias ?

HV : Le fait qu’un think tank soit présenté de façon réducteur par
un article n’a pas d’importance. L’important, c’est ce que fait le
décideur. Si un Président décide d’évaluer diverses propositions à
sa disposition, de regarder calmement ce qui lui est proposé, le
think tank doit pouvoir le faire. Cela ne doit pas être plus difficile
que pour quelqu’un qui écrit un livre ou un professeur qui réfléchit
à ses recherches. Par contre, dans l’usage qui en est fait par le
politique, on retrouve l’influence médiatique. La médiatisation
gêne les dirigeants, pas les think tanks.
Un think tank qui serait tenté de proposer des choses simples pour
qu’elles soient reprises plus facilement ne remplirait plus vraiment
sa fonction. Il est vrai que certains think tanks sont à cheval entre
les deux. L’Institut Montaigne monte parfois en épingle des sujets
en profitant d’un climat pour créer un engouement, un intérêt.

OJ : On voit fleurir un grand nombre de think tanks à vocation
européenne ou à thématique européenne. Est-ce que cela traduit
ou favorise, selon vous, l’émergence d’une pensée commune
européenne ?

HV : Ni l’un, ni l’autre. Beaucoup d’entre eux sont des lobbys
déguisés. Quand ce ne sont pas des lobbys d’intérêt, ce sont parfois
des lobbys intellectuels. Il y a par exemple un fort courant
fédéraliste dans les institutions qui est pourtant complètement
minoritaire dans les opinions publiques. L’idée est qu’il convient de
“réévangéliser” les gens, donc il se crée beaucoup d’organismes
de prosélytisme. Ce ne sont pas de vrais think tanks, ce sont des
missionnaires. Outre ces lobbys, de temps en temps, des organismes
se créent, mais est-ce que ce sont vraiment des boîtes à
idées pour aider les institutions européennes à prendre des décisions,
ou plutôt des relais des positions de la Commission face
aux résistances nationales ou des relais des positions nationales
face à la Commission, il faut regarder de près. Honnêtement, je ne
sais pas ce qu’il y a comme vrais think tanks là-dedans.
Par contre, dans un domaine pas uniquement européen, j’en
connais un très bien : l’international crisis group de Gareth Evans,
tout à fait formidable. Ils réfléchissent, ils proposent, ils interviennent,
ils font de la communication. A l’opposé, l’Institut de
Florence sur l’Europe se positionne juste pour l’Europe fédérale. Ils
font des manifestes pour dire que les gens se trompent. Ce n’est
pas un think tank et dans la liste de Bruxelles, une fois que vous
aurez enlevé les faux, il n’en restera pas beaucoup.

OJ : Si vous deviez citer 3 think tanks, lesquels choisiriez-vous
 ?

HV : Je vais parler des think tanks français, parce que les think
tanks américains, c’est un tout autre sujet. Je ne saurais par contre
pas vous en citer 3. Il y a ceux qui touchent à l’international, on a
le CAP, même si ce n’est pas un vrai think tank, il y aussi l’IFRI,
l’IRIS, le CERI, la fondation pour la défense nationale, et aussi
quelques lieux universitaires qui produisent des choses intéressantes.
Il y a aussi ceux dans le domaine économique et social, la
fondation pour l’innovation politique, la fondation Jean Jaurès. Et
même dans le domaine international, je ne peux pas dire uniquement
l’IFRI parce que ce n’est pas assez un think tank. Remarquez
que dans le domaine international, les discussions ne sont pas
assez professionnelles, mais surtout d’ordre moral. Il y a eu, par
exemple, 100 articles sur les propos d’Ahmadinejad envers Israël
pour dire qu’ils étaient insupportables, mais pas un seul pour proposer
des solutions et une autre manière de s’y prendre avec les
Iraniens.
Enfin, ma conclusion est simple, les think tanks sont très utiles,
mais il n’y en a pas assez en France et ce qui manque réellement,
ce sont de vrais think tanks, de vraies boîtes à idées. Et comme
cela manque, on est souvent obligé de trouver les idées de façon
empirique dans les postes de pouvoir, de chercher partout des
idées, des concepts ou des livres, comme je le faisais pour
François Mitterrand.

Contact us About us Terms of use Site Map Follow site activity Santé