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Entretien avec Laurent Wauquiez

Décloisonner la société

Laurent Wauquiez est porte-parole du gouvernement ; ce jeune secrétaire d’Etat de 32
ans a déjà une expérience significative de la construction de la décision publique.
Député de Haute-Loire depuis 2002, et maître des requêtes au Conseil d’Etat, il a fustigé
durant la campagne présidentielle la politique “de grand-papa”. Il a accepté de recevoir
Think pour échanger sur la place des think tanks dans la nouvelle manière de faire de
la politique qu’il entend incarner.

Jean-François Martins : Après cinq ans à l’Assemblée nationale et quelques
mois au gouvernement, quels sont les acteurs qui
participent, selon vous, à la conviction des
politiques ? De quoi et de qui, en dehors de leurs
électeurs bien sûr, s’inspirent les politiques, et
vous-même en particulier dans la construction de la
décision publique ?

Laurent Wauquiez : Le problème est politique ; c’est avant tout de pouvoir
prendre le temps de réfléchir. J’aime beaucoup cette
citation d’Henry Kissinger : “Gouverner c’est dépenser
le capital intellectuel que l’on a acquis par ailleurs”.
Outre le temps, l’autre grande difficulté dans la
construction de la décision politique est d’articuler les
différentes dimensions de l’inspiration.
L’inspiration du terrain d’une part, qui reste primordiale,
et les remarques de nos concitoyens d’autre part sont
une source inépuisable de bonnes idées. Mes combats
sur l’ascenseur social ont été par exemple fortement
inspirés par les familles que j’ai rencontrées dans ma
circonscription de Haute-Loire. Cependant cette
inspiration n’est pas suffisante et le politique a besoin
d’expertises plus larges pour construire ses
convictions.
Dans cette deuxième dimension, il faut faire face à un
autre challenge : celui de décloisonner la société. Je
garde en mémoire lorsque j’étais député, qu’au
moment du débat sur le plan de cohésion sociale
j’avais appelé un de mes anciens professeurs de droit
pour échanger avec lui sur ce projet. Sa réponse a été
symptomatique : “Je ne peux pas me corrompre à
dialoguer avec des politiques”.

JFM : Plus précisément quelle est la place des think tanks
dans les éléments qui fondent vos convictions et
qui vous aident à la prise de décision ?

LW : Au regard des cloisonnements dont je viens de parler, il
existe une vraie difficulté à combiner de manière
formelle ces sources d’expertises. Cela tient donc
beaucoup à des relations personnelles avec des
experts qui peuvent apporter leur valeur ajoutée
intellectuelle à nos travaux en temps utile, mais aussi
de manière spontanée. J’entretiens des rapports
réguliers avec des personnalités comme Patrick Weil,
chercheur et universitaire, Rémy Schwartz qui a produit
d’excellents travaux sur la laïcité, Pierre Avril,
constitutionnaliste ou Elisabeth Lulin de l’Institut
Aspen.
En parallèle, après avoir participé et suivi leurs travaux,
je m’attelle personnellement à entretenir un lien avec
l’Institut Montaigne.

JFM : Cette place est-elle suffisante, si non pourquoi ?

LW : Cette place est évidemment insuffisante, et pèse sur la
qualité du débat public en France. L’absence de
dialogue entre économistes, intellectuels, universitaires
et politiques est sans aucun doute une des raisons de
la faiblesse de notre débat public.
De ce point de vue, les intellectuels ont rompu avec la
tradition intellectuelle française en refusant de plus en
plus de prendre toute leur place dans le débat public et
la construction des décisions publiques.
C’est dans ce dialogue que les think tanks ont un rôle
majeur à jouer. A l’instar de ce qu’il se passe à
l’étranger, les think tanks ont une capacité à être un
catalyseur d’expertise et surtout un lieu d’échange
entre toutes ces familles, essentielles au politique, mais
qui malheureusement s’ignorent.
Par ailleurs, la vitalité de notre production intellectuelle
sera un facteur essentiel pour permettre à la France de
renouveler un modèle qui sera capable, comme il l’a
déjà été, d’aspirer à l’universalité et d’inspirer à travers
le monde.
Comme je le disais, la plus grande difficulté pour un
politique est de prendre le temps de réfléchir et de
s’abstraire du quotidien pour construire l’avenir. Le
travail de certains think tanks favorise cette prise de
recul nécessaire par les politiques. J’ai par exemple
participé à un séminaire de l’Institut Aspen sur ce que
l’on attendra des politiques à l’horizon 2015-2020. Ce
type d’initiatives est primordial.

JFM : Comment favoriser cette production intellectuelle
au service de la décision publique ?

LW : Je l’ai dit, le développement des think tanks est
essentiel. Cependant ils ne peuvent être l’unique
réponse aux besoins du débat public. Il s’agit sûrement
d’une particularité française : la production d’idées
n’est pas réservée à un groupe d’acteurs.
Il faut s’appuyer sur les
universitaires de haut
niveau que nous avons
 : Sciences Po et
Dauphine en sont
d’excellents exemples.
Je souhaite que la
Sorbonne puisse à son
tour se doter de
structures du même
ordre.
La France possède
également des grands
corps d’Etat experts qui
r é f l é c h i s s e n t ,
produisent et sont des
sources d’inspiration
pour le politique. Parfois trop technos peut-être, mais
sans aucun doute à considérer dans le panorama de la
production politique.
Enfin je tenais à souligner la richesse de la production
des partenaires sociaux en France. Les syndicats sont
eux aussi des sources de propositions constantes. J’en
ai vécu l’expérience lorsque je travaillais à mon rapport
sur les aides sociales aux étudiants. Les remarques et
propositions des syndicats étudiants m’ont été
précieuses et d’un niveau très élevé.
Les producteurs d’intelligence sont bien présents en
France : nous devons mieux coordonner notre action
pour les entendre et favoriser leur développement.

JFM : On sort d’une campagne durant laquelle vous avez
assumé des responsabilités auprès de Nicolas
Sarkozy qui, dit-on, y a gagné la bataille des idées.
Quelle a été la place des think tanks, en particulier
de la Fondapol, dans la construction du programme
et dans le dispositif de campagne en général ?

LW : D’un point de vue personnel je me suis investi
fortement dans la Fondapol dès sa création. La
construction d’un centre de réflexion fondé sur un
corpus politique bien identifié mais capable d’une
ouverture aux experts de différentes sensibilités me
semblait, et me semble toujours, être une chance pour
le débat public.
Je regrette que le rôle de la Fondapol n’ait pas été plus
valorisé durant la campagne présidentielle. Cela
démontre assez bien que les esprits n’ont pas encore
atteint la maturité suffisante.
Il faut absolument lever certains préjugés. Nous
sommes, en France, marqués par deux convictions : la
première est un rejet systématique des lobbies
auxquels les think tanks sont associés. La deuxième
est que seul l’Etat
serait garant de l’intérêt
général. Ce sont deux
verrous à faire sauter
pour permettre à ce
type de fondations de
jouer leur rôle. L’Etat
n’a pas le monopole de
l’intérêt général ni du
débat public.
On constate cependant
les mêmes limites de la
part de la Fondation
Jean Jaurès qui ne
remplit pas à gauche
son ambition de
construire le projet politique du Parti socialiste. La
défaite de la Gauche lors des dernières élections
s’explique principalement par l’absence de débat
intellectuel en son sein. Les intellectuels sont peut-être
plus nombreux à Gauche, ce qui reste à prouver, mais
ces dernières années c’est la Droite française qui a
mené le débat.

JFM : Dernière question, si je vous demandais de me citer
quelques think-tanks lesquels choisiriez vous ?

LW : L’institut Montaigne, l’Institut Aspen, la Fondapol bien
sûr et la Fondation Konrad Adenauer.

Entretien réalisé par Jean-François Martins

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