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Entretien avec Michel Liu

“Agir en homme de pensée, et penser en homme d’action”

Michel Liu est Professeur émérite à l’Université Paris Dauphine, Docteur d’Etat ès sciences (physique nucléaire), Docteur d’Etat ès lettres et sciences humaines (sociologie), diplômé de l’Université du Northwestern (Chicago) en Business Administration, et dirigeant d’un réseau de recherche-action (EST – Etudes Socio-Techniques). Il vient de coordonner l’ouvrage “La recherche-action et les transformations sociales” (l’Harmattan)

Marc Riedel : Michel Liu, vous êtes à la croisée de plusieurs mondes ayant chacun leurs lots de représentations, leurs langages et leurs cultures. À partir de cette position, pourriez-vous nous expliquer quels sont selon vous les critères caractérisant une connaissance de qualité ?

ML : La première chose qui me vient à l’esprit, c’est la nécessité de bien définir la connaissance scientifique. Celle-ci comprend les savoirs, les savoir-faire et les attitudes (savoir être). La connaissance scientifique doit nous permettre une représentation du monde que notre esprit puisse maîtriser c’est-à-dire qu’elle doit répondre à un premier critère, celui de l’intelligibilité. Elle doit nous permettre d’envisager les développements possibles des phénomènes que nous observons et des situations dans lesquelles nous agissons, elle répond alors au critère de la prévisibilité. La connaissance doit aussi nous procurer des moyens pour favoriser un développement choisi parmi tous les développements possibles, il s’agit là du critère de faisabilité. La connaissance scientifique doit satisfaire à ces trois critères pour être validée, il est facile de vérifier
que le schéma explicatif déterministe : une cause - un effet nécessaire, vérifie ces trois critères. Dans les sciences sociales, la connaissance doit inclure les attitudes des personnes pour pouvoir répondre a minima à ces critères ; il en va de même dans les études socio-techniques qui concernent les problèmes d’organisation industrielle, administrative ou de politique publique. Depuis quarante ans environ, les attitudes commencent à être prises en compte dans les réflexions scientifiques car bien souvent, les études basées sur les seuls savoir-faire techniques ne suffisent pas à appréhender la réalité. Il s’agit là d’une application du théorème de la variété requise de William Ross Ashby qui stipule que les moyens mis en oeuvre doivent avoir un niveau de complexité au moins équivalent au niveau de complexité des résultats visés. Pour dire les choses plus simplement, si l’on utilise des moyens mécaniques, on aura des résultats qui seront du niveau de complexité de la machine. Si l’on veut des résultats tenant compte de la complexité sociale, il faut intégrer
les attitudes des personnes pour avoir une solution à la hauteur des objectifs visés. La recherche-action est une démarche scientifique qui prend en compte les attitudes dans les connaissances scientifiques qu’elle élabore et dans les pratiques qu’elle contribue à mettre en oeuvre.

MR : Traiter des attitudes, est-ce que ça n’est pas risquer de se perdre dans la complexité ?

ML : Bien au contraire ! Ne pas en tenir compte générera d’autant plus d’effets pervers, et il sera plus difficile de les gérer par la suite… Mais il est vrai que lorsqu’on n’a pas l’habitude de le faire, cela peut paraître plus compliqué. Tenir compte des attitudes, finalement, c’est quelque chose d’assez naturel. Dans les études de marketing ou dans l’élaboration des projets politiques, on se base sur des éléments comme les motivations d’achat ou les opinions qui sont des composants d’attitudes. Ces composants sont malheureusement trop élémentaires pour aboutir à des solutions significatives et durables. L’histoire récente nous donne un exemple de résolution de crise qui s’est appuyée sur des attitudes. Alors que l’URSS était engagée dans une évolution qui conduisait à une guerre mondiale, l’Allemagne de l’Est, la Pologne allaient secouer le joug et provoquer un massacre qui aurait sans doute poussé l’Occident à réagir… et déclencher une 3e guerre mondiale, issue « naturelle » de la course aux armements, Gorbatchev a changé cette tendance lourde en s’appuyant sur deux valeurs-attitudes « Glasnost et Perestroïka ». Il est oublié aujourd’hui, sans doute parce qu’il n’a pas su (ou pas voulu à tout prix) se maintenir au pouvoir, mais je pense qu’on reconnaîtra plus tard son courage et son honnêteté.

MR : Les think tanks se donnent l’objectif d’être des producteurs de solutions innovantes et pertinentes de politiques publiques. Quelles difficultés peuvent-ils rencontrer ?

ML : J’aime beaucoup cette notion de pertinence et je crois que c’est effectivement ce qu’il faut rechercher. En ce qui concerne les think tanks, leur nom même signifie “réservoir de pensées”. S’ils veulent être pertinents, ils ne peuvent pas se contenter uniquement de « contenir » ou thésauriser de la réflexion, ils doivent impérativement s’enrichir d’une expérience de l’action. Il faudrait qu’ils puissent expérimenter leurs théories et évaluer leurs impacts avant de les proposer ou de les publier. L’idée que je me fais du think tank est peut-être désuète mais l’image que j’ai en tête, c’est celle d’un groupe d’experts très avancés dans leurs spécialités respectives qui se réunissent et qui discutent pour proposer des solutions à des problèmes d’actualité. Ma représentation remonte aux années (de gloire) de la RAND Corporation. Ses conclusions avaient tout pour convaincre de la victoire des USA sur le Vietnam, on sait ce qu’il est advenu.

MR : Comment pourraient-ils le faire ?

ML : La recherche-action a été conçue pour valider les résultats des sciences sociales. Elle permet de passer des concepts aux actes et elle met les finalités choisies à l’épreuve du réel à travers des pratiques concrètes. C’est pourquoi elle est un chemin pour réaliser des utopies, et faire de grandes découvertes. Si la pensée nourrit l’action, il ne faut pas oublier non plus que l’action nourrit également la pensée. L’action entraîne des interactions multiples et déclenche des réactions qui font émerger des problématiques nouvelles. Cela fait avancer la pensée car pour en tenir compte, la pensée doit proposer une autre intelligibilité du monde, qui révèle de nouvelles options d’évolution possibles et des faisabilités insoupçonnées.

MR : On réconcilie Platon et Aristote en quelque sorte…

ML : Oui, mais pour moi Platon et Aristote sont plus complémentaires qu’opposés.

MR : Certaines cultures semblent traditionnellement plus orientées vers ce type d’apprentissage ?

ML : Dans la culture européenne, ce qui fait obstacle c’est la distinction entre la pensée et l’action. Même si on tient de beaux discours sur leur nécessaire unité, dans les faits il existe une réelle dichotomie entre les deux, certaines organisations sont entièrement dédiées à la pensée (laboratoires, universités), d’autres à l’action (usine, commerces). Mais on trouve toutefois certaines « filières » plus fécondes que d’autres. Chez les sportifs de haut niveau par exemple, il y a une vraie synergie entre la pensée et l’action. Ils ne séparent pas la pensée de l’agir et chaque action est traduite en concept ou en représentation presque instantanément. Certaines pensées asiatiques sont intéressantes parce qu’elles sont moins binaires, elles n’envisagent pas l’opposition mais la complémentarité et la fécondité des contraires. Les Grecs avaient la “métis”, qui se situait à mi-chemin entre action et pensée. Toutefois il s’agissait d’une pensée axée sur la réussite de l’action, alors que la recherche-action élabore des connaissances à partir des problématiques révélées par l’action, à partir d’expérimentations que l’on peut effectuer dans le cadre de la réalisation de projets.

MR : Selon vous quelles seraient les conditions qu’il faudrait mettre en place pour favoriser une production de connaissances collective et pertinente ?

ML : Développer les communautés apprenantes, cela passe forcément par de la participation. Il faut pouvoir se donner les moyens d’une prise de conscience, de la construction de représentations partagées. C’est un contexte à créer et à maintenir, et je crois que cela passe par la démocratisation de l’apprentissage. Il faut accepter d’apprendre de manière continue, agir en êtres responsables, avoir une conscience de ses limites, limites que l’on repousse en apprenant. Il faut aussi reconnaître que les apprentissages collectifs peuvent beaucoup apporter.

MR : Quels sont les think-tanks (français ou étranger) que vous connaissez ?

ML : J’en connais peu qui se déclarent ou agissent comme tels.

MR : Avez-vous déjà travaillé / participé à une étude avec un think tank ?

ML : Jamais directement, mais souvent avec des groupes d’experts en entreprise. Je me souviens d’un groupe en particulier qui était composé de tous les déviants et les créatifs de l’entreprise. Comme ils s’ennuyaient dans leurs services respectifs et qu’ils ennuyaient les autres membres, le Directeur de l’usine les avait réunis au sein d’une commission chargée de lui fournir des idées. Ce groupe débordait de projets et il choisissait parmi ces projets ceux qui l’intéressaient. J’ai participé à la mise en oeuvre d’un de ces projets, j’ai beaucoup apprécié cette mission et j’en garde un excellent souvenir.

MR : Quels liens entretiennent selon vous l’université et les think tanks ? Ces liens devraient ils être resserrés ?

ML : À travers mon expérience, je constate qu’il n’y a pas ou peu de liens directs, ou alors ils ne sont pas explicites. Et en ce qui concerne le rapprochement entre les deux institutions, j’en vois l’utilité pour confronter les théories aux problématiques issues des situations concrètes analysées par les think tanks. Inversement les experts des think tanks pourraient se tenir au courant des derniers développements de la recherche auprès des universités.

MR : Pour conclure, quel peut être le rôle ou l’importance d’un enseignant–chercheur en sciences sociales dans le cadre des think tanks ?

ML : Il aurait un rôle important dans la mesure où il pourrait être un observateur critique des méthodes et des démarches utilisées, et un catalyseur, permettre la progression des think tanks selon les différents degrés d’apprentissage.

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