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Les États-Unis d’Amérique

Le rôle des think tanks dans l’élaboration de l’appareil idéologique démocrate

Une fois de plus, la campagne présidentielle américaine qui oppose MM. Obama et Mac Cain a montré le rôle central que jouent les think tanks dans la vie politique américaine. Dans un système politique présidentiel et un environnement médiatique qui favorisent pourtant une personnalisation croissante des oppositions et des débats, les deux grands partis n’en continuent pas moins à se livrer de violentes batailles intellectuelles et idéologiques par polémistes, titres de presse et think tanks interposés.

Cette tradition d’externalisation de la production d’idées hors des partis ou de l’appareil d’Etat est ancienne aux Etats-Unis. Les interactions entre les think tanks et les deux grands partis dominants sont complexes. Les think tanks servent le parti en lui fournissant un réservoir d’idées et de personnel qualifié. Le parti sert le think tank en lui offrant visibilité et postes clé dans l’administration.

Le cas du parti démocrate est particulièrement révélateur de ces relations entre think tank et parti politique. Les origines du parti de l’âne remontent aux sources mêmes du système politique américain. Il a depuis connu des mutations si profondes qu’il a migré d’un bout à l’autre de l’échiquier politique. Les think tanks démocrates d’aujourd’hui ont été à la fois les fruits et les porteurs de cette évolution.

Le parti démocrate-républicain : conservateur et populiste.

Fondé entre autres par T.Jefferson et J.Madison, le coeur de son programme est essentiellement la défense des prérogatives des Etats fédérés contre le pouvoir central fédéral. Les think tanks d’alors sont des clubs de débat et de propagande comme les Fils de la Liberté.

Les positions anti-étatistes du parti démocrate-républicain, qui devient parti démocrate dans les années 1830, s’accompagnent assez logiquement de positions antifiscales mais aussi d’un certain conservatisme. Ainsi, une partie importante des démocrates s’opposeront à l’abolition de l’esclavage, défendue à partir de 1856 par le nouveau parti républicain. Dans le domaine des relations internationales, il existe un consensus entre les différents acteurs politiques, fédéralistes puis whigs et enfin républicains. La doctrine du démocrate Monroe (1822) va servir de socle à la pensée stratégique américaine pendant une bonne partie du XIXe siècle.

A la fin du siècle, l’industrialisation et l’urbanisation rapides, l’arrivée massive d’immigrants et la corruption endémique qui caractérisent le système politique américain à l’époque vont provoquer une importante vague de populisme, incarnée par la société secrète « The Knights of Labor », fondée en 1869, qui est aussi une sorte de think tank avant l’heure. Le parti démocrate va tenter de profiter de ce courant puissant au sein de l’opinion en intégrant à son programme un certain nombre de mesures inspirées des cercles de pensées populistes.

Les think tanks démocrates au XXe : du populisme à l’apogée progressiste

Le populisme démocrate au début du XXe siècle se traduit progressivement par une volonté de « réparer » les injustices économiques dont souffrent certains américains. Cette synthèse de populisme antiétatique et de moralisme progressiste va profondément marquer le parti démocrate au cours de ce siècle. Les think tanks démocrates vont à la fois l’entretenir et l’enrichir.
Le premier think tank américain, la Brookings Institution, crée en 1916, se proclame indépendant. Mais son fondateur, R.S. Brookings, est largement inspiré par le moralisme progressiste qui gagne du terrain au sein du parti démocrate sous les présidences Wilson. La « Brookings » sera, jusqu’à aujourd’hui, un grand pourvoyeur d’hommes et d’idées pour le parti démocrate.
Avec F.D. Roosevelt, se constitue le véritable appareil idéologique et intellectuel démocrate. Les syndicats et les universités en sont le socle. Jusqu’à la présidence de L.B. Johnson, les démocrates imposeront aux républicains le cadre de la réflexion sur la politique intérieure. Durant cette période, se constituent en parallèle des think tanks parapublics, tel le Urban Institute, en charge de l’évaluation des politiques publiques. Le parti démocrate et ses think tanks transposent progressivement un modèle allégé de social-démocratie européenne à l’Amérique.

Les années 1960 marquent l’apogée de la pensée libérale démocrate : le débat sur la fin de la ségrégation a contribué à marginaliser les démocrates sudistes les plus conservateurs, les universités américaines fournissent un réservoir d’idées et de pensée inépuisable et une partie des républicains semblent sur le point de rejoindre le parti de l’âne.

Paradoxalement, cette décennie marque aussi le début du déclin de la machine intellectuelle démocrate. Le parti, sous l’impulsion des centres de réflexion des universités et des syndicats, a achevé sa mue vers le progressisme à l’européenne. Mais, ce faisant, il s’est coupé d’une partie de sa base, demeurée populiste et conservatrice sur le plan moral. Au contraire, le parti républicain prend un tournant conservateur assumé lors de l’élection de 1964, avec B. Goldwater. Ce tournant, jamais renié depuis, est le début de la grande « révolution conservatrice ».

Faillite et renaissance des libéraux

Pour imposer leurs valeurs et leur conception du monde, ceux qu’on appellera bientôt les « néo-conservateurs » mettent en place un véritable arsenal intellectuel. Investissant des think tanks existants ou en créant de nouveaux, ils mettent l’accent sur trois axes : la défense à tout prix des intérêts américains dans les relations internationales, le libéralisme économique et le conservatisme en matière de moeurs. Rand Corporation, Heritage Foundation et autre American Enterprise Institute deviennent les symboles de cette révolution conservatrice.

A partir de 1980, et de l’élection de R. Reagan, elle triomphe partout et durablement. Les deux présidences Clinton ne changeront rien à la suprématie intellectuelle conservatrice. Au contraire, le président devra jouer sur le terrain idéologique de ses adversaires. Durant cette période, quelques think tanks libéraux sont créés mais leur rayonnement n’égale pas encore celui de leurs homologues conservateurs.

C’est à la fin des années 1990 que les démocrates décident de lancer une grande contre-offensive dans la guerre des idées. Rob Stein, un intellectuel démocrate, présente à un public restreint de représentants, universitaires et homme d’affaires un document appelé « The Conservative Message Machine’s Money Matrix ». Ce document détaille l’architecture de l’appareil de guerre intellectuelle et idéologique conservateur. Les démocrates, appuyés par de riches donateurs, comme G. Soros, décident de développer des outils similaires. Seront crées, la Democracy Alliance par R. Stein, le Center For American Progress, l’Economic Policy Institute ou le Center on Budget and Policy Priorities. Ces think tanks vont entamer une oeuvre de remise en cause systématique de la dialectique conservatrice et républicaine.
A la veille de l’élection présidentielle, plusieurs de ces think tanks, en particulier le Center For American Progress, sont pressentis pour devenir de grands pourvoyeurs de conseillers dans une éventuelle administration Obama.

Ces nouveaux think tanks démocrates ont obtenu d’incontestables succès depuis 2005, notamment en soulignant la faillite morale d’une administration Bush en fin de règne. Mais leur jeunesse et leur manque relatif de moyens ne leur ont pas encore permis de jeter à bas les dogmes conservateurs. Le candidat Obama a dû, en effet, affronter J. Mac Cain la plupart du temps sur le terrain idéologique républicain.
Une victoire démocrate ne devrait donc pas signifier une remise en cause profonde et immédiate du cadre intellectuel fixé par les forces conservatrices durant trois décennies. Les idoles républicaines sont encore debout.

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