Observatoire des think tanks Think tanks and civil society : because ideas matter

28 April 2011 by C, Mathilde SOYER

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Les think tanks en Israël

Créé en 1948, Israël constitue un cas original d’organisation étatique et d’interaction entre appareil d’Etat et groupe de réflexion. En effet, bien avant la création effective d’Israël, les politiques publiques furent pensées et construites par une multitude de « proto-think tanks ».

Penser et créer Israël

Un certain nombre d’ensembles politiques se sont succédés sur le territoire de l’actuel Etat d’Israël depuis l’Antiquité. Les influences perses, hellénistiques, romaines, byzantines, arabes, franques et ottomanes ont tour à tour façonné les régimes de ces ensembles. Mais l’Etat israélien contemporain trouve son origine dans la pensée politique européenne des XVIIIème et XIXème siècle. Dès la seconde moitié du XIXème siècle, un certain nombre de groupes de réflexion vont penser un Etat « juif ».

En réaction aux difficultés d’intégration (voire aux persécutions), ces groupes se structurent pour construire une solution politique originale : la constitution d’un Etat dans lequel les juifs seraient reconnus comme citoyens à part entière et pourraient vivre en sécurité. Ils entendent également penser une nation « juive ». Ces organisations jouent d’abord un rôle de think tank dans les Etats dans lesquels elles se constituent.

Ainsi, en Russie, dans les années 1880, les « Amants de Sion » réunissant des intellectuels juifs proposent au Czar de promouvoir une culture juive, notamment par l’apprentissage de l’hébreu, et d’encourager le retour en Israel.

La conception traditionnelle religieuse était centrée sur un peuple juif disposant d’un droit inaliénable sur une terre (Israël) qui sera libérée par un roi-messie ce qui permettra le retour d’exil. Cette vision ne disparait pas complètement mais s’efface quelque peu au profit d’une vision plus volontariste inspirée des autres nationalismes de l’époque : c’est le Sionisme. Le terme est forgé en 1885 par Nathan Birnbaum, l’un des fondateurs de Kadima, un cercle de pensée estudiantin. Le Sionisme se constitue en organisation de réflexion et d’action à travers l’Organisation Sioniste Mondiale (OSM), en 1897. Il s’agit à la fois d’un « forum » lieu de débat, d’échange et de productions de solutions politiques, et d’un appareil de lobbying visant à convaincre les gouvernements européens.

L’OSM est traversée par plusieurs courants inspirés d’idéologies différentes et porteurs de projets politiques distincts. Si la base nationaliste et la revendication étatiste sont les substrats communs, les courants et les tendances se divisent selon des clivages qui subsisteront jusqu’à la création de l’Etat d’Israël en 1948, voire jusqu’à aujourd’hui :

-  place de la religion dans l’identité juive (prépondérante ou pas)
-  localisation du futur Etat (sur la terre biblique ou éventuellement ailleurs)
-  dimension du futur Etat (sur les deux rives du Jourdain ou sur une seule par exemple)
-  régime politique (démocratique, autoritaire…)
-  modèle social (libéral, socialiste…)

Chaque courant se constituera progressivement en parti politique doté de ses propres organes de réflexion :

-  « sionistes généraux » (libéraux)
-  Poale Zion (marxiste)
-  Ha’Poel Hatzair (socialiste)
-  Mafdal (religieux)
-  Parti révisionniste (droite)

L’OSM va progressivement accoucher d’un embryon d’Etat, le Foyer National Juif, doté d’un régime démocratique représentatif avec une assemblée législative, l’Asefat ha-nivharim, et un exécutif, le Va’ad Le’ummi.

Le système politique qui se met en place au lendemain de la déclaration d’indépendance est très largement déterminé par les pratiques politiques au sein de l’OSM. Le système israélien se veut « consociatif » : il a vocation à représenter la population dans sa diversité et sa complexité plutôt qu’à faire émerger un gouvernement homogène.

Structuration et particularités des think tanks israéliens

Les premiers think tanks sont apparus après 1945. Trois facteurs ont assez logiquement favorisé leur introduction dans ce pays du Moyen-Orient où ils sont, à l’exception de la Turquie et peut-être des Emirats arabes, très peu implantés : la proximité avec la culture politique occidentale, les relations étroites avec les Etats-Unis, et en lien avec ce dernier point, le nombre d’Israéliens ayant étudié ou vécu aux Etats-Unis.
Mais le développement de ces entités n’aurait pu se faire sans un contexte démocratique renforcé par un réel pluralisme, qui laisse la place au débat contradictoire et à une expertise venue de la société civile.

Même s’il existe une variété de domaines d’intervention, les principaux sujets abordés restent la sécurité intérieure, la paix et les sujets économiques et sociaux. Certains think tanks sont entièrement dédiés à la seule question de la judéité et de la construction de l’Etat en Israël.

Un déficit de financement qui les pousse vers les universités

S’ils sont relativement nombreux sur le territoire, les think tanks israéliens souffrent d’un important problème de financement. Contrairement au modèle américain, ils reçoivent très peu de fonds du gouvernement ou des entreprises, vendent peu d’études, et les donations privées, à l’exception de quelques fonds américains, sont peu répandues. Ce contexte les a conduits à se rapprocher du milieu universitaire. Leurs liens avec le monde académique sont donc très ténus, leurs analyses souvent orientées par ce champ, et leurs publications se font essentiellement sous forme d’ouvrages.

Leur mode de financement réduit de fait leur rayonnement : il questionne leur indépendance - les liens avec l’université les situent plutôt à gauche sur l’échiquier politique - et leur capacité à construire leur propre agenda. Il fragilise leur pérennité, ce qui les pousse souvent à choisir des études de court-terme plutôt que d’entreprendre des réflexions prospectives plus stratégiques.
Au-delà de ces aspects, le contexte institutionnel et politique freine aussi leurs ambitions.


Une influence limitée au cœur d’un mécanisme de décision complexe

En dépit de l’importance des débats, l’influence des think tanks demeure limitée, de l’aveu même d’un certain nombre de structures. Les partis politiques les consultent très peu et ne sont pas commanditaires d’études, même si les membres de l’administration s’intéressent à leurs idées et propositions.

Système et culture politique

Certains pointent, pour expliquer ce phénomène, le fonctionnement de la démocratie parlementaire, qui associe étroitement l’exécutif et le législatif. Cette « source unique » de pouvoir rendrait les démarches de lobbying et de conseil auprès de différents groupes plus difficiles. Le fédéralisme des Etats-Unis, à l’inverse, multiplierait les échelles de pouvoir et donc les espaces d’influence. D’autres politistes prolongent ces considérations en une règle plus générale : le parlementarisme renforcerait la place et l’importance des partis comme concepteurs quasi monopolistiques des problèmes et des solutions, délégitimant de fait les analyses extérieures au système.

La culture politique joue aussi un rôle : les Etats-Unis s’appuient sur une traditionnelle défiance à l’égard du gouvernement, et valorisent ainsi les expertises issues de la société privée. Cette culture n’existe pas en Israël, où les décisions stratégiques restent dans le giron relativement fermé du gouvernement, sans que l’opinion publique ne s’en émeuve.

Un jeu d’acteurs informel dont les think tanks sont relativement exclus

La complexité – voire l’irrationalité pour certains – du processus de décision qui caractérise les structures israéliennes est à prendre en compte. Les décisions semblent prises au coup par coup, sans réelle considération des différentes alternatives ; la place des affects est fort, le pragmatisme très présent. Les think tanks ont peu de place, dans ce contexte, pour déployer leur jeu. D’autres évoquent l’importance de groupes occupant déjà le terrain sur le plan des idées : groupes religieux, militaires... L’influence de l’armée est très spécifique, le département de la Défense a traditionnellement joué un rôle comparable à celui des think tanks, mais hors de l’espace public : élaboration d’études stratégiques, agrégation d’informations, défense de valeurs et d’une vision politique…

Israël est enfin un petit pays où les discussions et les débats, hors du gouvernement, se façonnent de façon informelle, par accointance dans des réseaux qui semblent se créer sans besoin de structuration de type « think tanks ». Le socialisme, les idéaux communautaires qui ont présidé à la création de ce jeune Etat et l’importance - toujours actuelle - de la socialisation au sein de l’armée ont contribué à façonner cette culture.

Conclusion

Comme beaucoup de leurs homologues européens, les structures israéliennes semblent trop éloignées du gouvernement pour réellement peser dans la balance. Les liens entre ces groupes et l’administration sont relativement faibles, les carrières individuelles ne montrent que peu de passerelles entre les deux.

Les choses bougent cependant : le gouvernement est de plus en plus critiqué, et les options politiques remises en question. Les think tanks, avec un surcroît d’indépendance, pourraient constituer un lieu d’accueil pacifié pour ces nouveaux débats, rassemblant un nombre d’acteurs plus large, capables de bouleverser la mécanique de prise de décision.

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