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Comment poursuivre après le succès de la présidence française ?

Tribune libre de Phillipe Herzog

2 février 2009 par Philippe HERZOG

Ancien député européen, Philippe Herzog est aujourd’hui président de Confrontations Europe, think tank qui s’attache à promouvoir la participation de la société civile à la construction de l’Europe

Nicolas Sarkozy a assumé la présidence de l’Union européenne dans des circonstances de crise exceptionnelles. Il a eu le grand mérite de secouer un système politique communautaire endormi et il a prouvé qu’un président du Conseil a un réel pouvoir s’il veut et sait l’exercer. Pour la première fois une ébauche de gouvernement économique a vu le jour. La Banque centrale et l’Eurogroupe ont géré la crise bancaire en coopération étroite. La présidence de l’Union est à l’origine de la réunion d’un G20, qui a été un évènement par sa composition multilatérale et son option en faveur d’une coordination globale. La coordination des politiques bancaires en Europe a été effective, celle des politiques budgétaires de relance limitée, et le niveau d’action spécifiquement communautaire très faible, faute de volonté des 27 comme de budget.

La présidence française a su également mettre l’Union en position d’acteur géopolitique par son initiative immédiate face à l’intervention russe en Géorgie et l’obtention de la paix. Sur le front du climat, l’accord est un réel pas en avant, qui aurait pu être plus important si l’Allemagne n’avait pas exigé une gratuité des permis d’émission de CO2 pour l’industrie manufacturière ; plus justifiés sont les dérogations et soutiens accordés à la Pologne et aux nouveaux pays membres pour la modernisation de leur base énergétique. Cet accord – à confirmer par le Parlement européen – permet à l’Europe de bien jouer son rôle dans la négociation globale engagée. Le pacte sur l’immigration correspond à ce que souhaite l’opinion publique dans toute l’Europe, mais je suis plus réservé. Si la blue card pour les immigrés qualifiés se justifie, l’équilibre du pacte conforte le choix protectionniste.

Ainsi, au total, la présidence est réussie sur deux plans : elle marque la volonté d’une Europe unie et le début d’un retour de la France en Europe. Cela n’avait rien d’évident.

Approfondissons maintenant la question des limites de cette présidence. Elles tiennent bien sûr aux ambigüités françaises. Avant la panique financière, N. Sarkozy a vertement critiqué la Banque centrale européenne, aujourd’hui il juge formidable son action : il a raison de vouloir impérativement bâtir une politique macroéconomique, mais sa crédibilité nécessitera une conception cohérente. Si Angela Merkel a tort de ne pas voir les circonstances exceptionnelles qui exigent un retour accru à la dette publique, elle a raison de se soucier des effets à moyen et long terme. C’est une équation qui appelle une solution. Celle-ci est cherchée avec raison du côté de l’investissement ; elle implique, tout comme la réduction de l’avidité financière, une transformation du capitalisme. Nicolas Sarkozy devra clarifier ses vues à ce sujet – comme nous tous. L’annonce du fonds « souverain » français n’a pas été heureuse, mais dans les faits le choix d’un fonds d’investissement ouvert aux investisseurs étrangers est positif. L’ambiguïté porte aussi sur la compatibilité entre l’exercice de la souveraineté nationale et la capacité d’action communautaire. N. Sarkozy mise sur une coordination intergouvernementale renforcée et semble-t-il choisit le Conseil européen pour l’impulsion politique, laissant à la Commission la mise en oeuvre des règles et des Traités. C’est une répartition des rôles discutable. Un test de la volonté de renforcer le niveau communautaire concerne le budget de l’Union. Le président ne s’est pas exprimé à ce sujet mais – bon signe – Jean-Pierre Jouyet a évoqué la nécessité de bâtir un vrai budget dans les prochaines années. Les limites de la présidence sont liées aussi bien sûr aux conflits d’intérêts entre les Etats-membres. La question du style des relations entre N. Sarkozy et A. Merkel est seconde par rapport au problème de l’opposition des intérêts et des modèles économiques. L’Allemagne est une plate-forme tournée vers l’exportation qui accumule des surplus commerciaux énormes, lesquels reposent sur la consommation de ses voisins. Il faudra beaucoup d’efforts pour obtenir une démarche plus coopérative. Si le dialogue est meilleur avec la Grande-Bretagne, c’est qu’elle est en grande difficulté économique et a intérêt à une relance sur le continent, mais s’agissant de transformation de la finance globalisée, serons-nous d’accord ? La France tient relativement le choc dans la crise pour l’instant, mais nos déficits commerciaux et publics massifs marquent un déficit de compétitivité qui handicape nos ambitions dans un leadership européen.

N. Sarkozy a démontré un engagement européen et le poursuivra sans doute en trouvant de nouvelles voies. Mais si la volonté est là, le moment vient de préciser la conception, avec une vue prospective longue et un agenda cohérent. Cette question n’est pas posée à lui seulement, mais à la société française dans son ensemble. L’intérêt de la France pour elle-même et pour son crédit en Europe est de poursuivre, accélérer, et améliorer les réformes intérieures, en particulier celles qui amélioreront sa compétitivité et l’efficacité de l’administration publique. A défaut, nous serions en grande difficulté, non seulement dans la récession mais au-delà, avec un risque de stagnation avéré. D’autre part, le retour de la France en Europe appelle de nouveaux efforts pour ne pas confondre l’intérêt national et l’intérêt européen – une confusion bien sûr commise tout autant par les Allemands ou par les Anglais ! L’Europe n’est pas faite pour protéger nos acquis mais pour réussir un nouveau modèle de croissance et de développement durable, et pour être une force de paix et d’entente à l’échelle mondiale. Ce qui appelle de nouveaux partages de souverainetés. L’association Confrontations Europe, devenue un réseau européen, s’est livrée à un gros travail de recherche sur l’intérêt européen, dont j’ai rédigé la synthèse sous forme de lettre ouverte à N. Sarkozy et J. M. Barroso : « Consolider l’Union européenne pour sortir de la crise » (www.philippeherzog.org).

L’analyse approfondie des mécanismes de la crise permet de mieux cerner les problèmes à résoudre pour en sortir. Certains dirigeants pratiquent la méthode Coué, qui consiste à faire le dos rond et suggérer une sortie de crise fin 2009, ou en 2010, après quoi les choses reprendraient comme avant. Cela ne rassure personne. La crise aura un coût très lourd, et les gens veulent savoir comment le réduire, comment retrouver la confiance. Selon nous, il faut, dès 2009, bâtir un pilotage européen durable de la crise. N. Sarkozy semble miser sur la mise en place du Traité de Lisbonne après une ratification irlandaise ; mais que se passera-t-il en attendant ? A défaut d’un pilotage actif, avec une forte dimension sociale et de mobilisation des sociétés, l’Europe ne sortirait de la crise que tard – et dans quel état ? –, après les Etats-Unis où l’impulsion du nouveau président s’annonce déjà à la mesure des problèmes.

Il faut à tout prix maintenir et amplifier l’engagement européen de la France au-delà de sa présidence de l’Union, tenter de partager avec d’autres sociétés, d’autres Etats, une nouvelle ambition. Au-delà des mini-relances nationales de 2008, il y aura besoin l’an prochain d’une politique de relance communautaire et de renforcer la cohésion. On peut pour cela utiliser des outils comme l’emprunt. D’autre part, il faut lancer l’objectif d’une réforme de l’Union économique et monétaire (UEM), avec la création d’un vrai budget, afin de prévenir ses fractures déjà visibles. Et puis l’on doit redéfinir la stratégie de croissance en donnant une priorité au développement du capital humain : avec les départs massifs en retraite et les échecs des systèmes éducatifs, la pénurie des compétences risque de cruellement s’amplifier.

En 2008, N. Sarkozy a traduit en actes la volonté française, à gauche comme à droite, de bâtir un « gouvernement économique » au niveau de l’Union. Certes, ce n’est qu’un début, et non sans contradictions, mais il succède à dix ans de rhétorique sans résultats. Demain, il faudra faire plus : tourner la société française vers un effort individuel et collectif de rétablissement de la compétitivité de l’économie et de réforme de l’Etat ; et entreprendre en Europe une stratégie d’influence avec une ambition cohérente.

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