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La Suède

11 juin 2008

Le « modèle » suédois laisse rarement indifférent dans l’Hexagone. Encensé par la
gauche pour son caractère égalitaire et protecteur, acclamé par une partie de la
droite pour sa capacité à garantir un dialogue social apaisé, il est également
violemment attaqué par certains libéraux pour son corporatisme et ses rigidités
bureaucratiques. Ce modèle repose sur une série de compromis collectifs qui ont
permis de surmonter les antagonismes sociaux et politiques. A chacune des étapes
de l’élaboration de ce modèle, des groupes de réflexion, des cercles de pensée et des
think tanks ont eu une influence décisive.

Les fondements du système politique Suédois

En 1350, près d’un siècle après la
Magna Carta anglaise, la monarchie
élective suédoise adopte le Code
général. Confronté à une noblesse
turbulente, le monarque Magnus
Eriksson fait promulguer une sorte de
proto-constitution qui encadre ses
pouvoirs et ceux du Conseil royal et
garantit de fait l’indépendance des
grands du royaume. Peu après, l’Union
de Kalmar de 1389, alliance
monarchique entre le Danemark, la
Norvège et la Suède est également le
fruit d’un compromis original pour tenter
de contrer la prépondérance
économique de la ligue hanséatique
dans la Baltique. L’Etat suédois est alors
caractérisé par une instabilité politique
et économique chronique : la
monarchie élective est fragile, il n’existe
pas de transmission héréditaire des fiefs
et des titres et les révoltes paysannes,
bourgeoises ou nobiliaires sont
fréquentes.

C’est Gustave Vasa qui, en 1523, pose
les fondations de l’Etat moderne. Il
rompt l’Union de Kalmar, met en place
un appareil judiciaire permanent,
impose la monarchie héréditaire au
profit de sa famille et transforme
progressivement le Conseil royal
(Riksrad) en un gouvernement
administratif. Ses successeurs
poursuivront cet effort de modernisation
de l’Etat. C’est notamment Gustave II
Adolphe et son chancelier, Axel
Oxenstierna, qui feront du Conseil royal,
pour la politique intérieure, et de la
Hemilga Utskottet, pour la politique
étrangère, les lieux d’élaboration des
politiques suédoises. Ce même
souverain met en place en 1617 un
calendrier de sessions régulières du
Riksdag (Parlement) à raison de 11 par
an. Ce Parlement réunit des
représentants élus des quatre états
(noblesse, bourgeoisie, paysannerie et
clergé). L’initiative des lois et règlements
revient au gouvernement, mais le
Parlement émet des observations et
recommandations qui peuvent faire
évoluer le contenu des textes.
Se met donc en place très
précocement, une sorte de monarchie
constitutionnelle semi-parlementaire.
Cette monarchie repose sur la
reconnaissance politique de groupes
sociaux (bourgeoisie et paysannerie)
afin de marginaliser et de
domestiquer la noblesse, principale
menace jusqu’alors pour la
monarchie. Ce compromis originel va
évoluer progressivement et
régulièrement, malgré quelques
tentations absolutistes à la fin du
XVIIIe siècle, vers la monarchie
parlementaire telle que nous la
connaissons aujourd’hui.

Parallèlement à la mise en place de
ce système politique, original pour
l’époque, la Suède devient une
puissance militaire qui compte dans
les relations internationales. Elle
jouera ainsi un rôle majeur durant la
Guerre de Trente Ans et se
constituera un « empire » sur tout le
pourtour de la mer Baltique. Le pays
connaîtra un déclin relatif aux XVIIIe et
XIXe siècle du fait de l’émergence de
puissances concurrentes dans sa
sphère, l’empire des Tsars en
particulier. Mais la Suède conservera
toujours l’ambition de se faire
entendre sur la scène internationale.
Cette ambition se traduira dès le XIXe
siècle par un rôle de médiation dans les
conflits.

Le rôle des think tanks dans la construction du « modèle » suédois

La Suède du XIXe siècle va connaître les
mêmes troubles sociaux que le reste de
l’Europe. Selon un schéma culturel, déjà
ancien, de négociations et de
compromis, le royaume va surmonter
ces troubles par la mise en place d’un
modèle sociopolitique original. C’est le
Parti social-démocrate (SAP), fondé en
1919, et au pouvoir de 1928 à 1996, qui
va créer progressivement ce modèle.
Le modèle suédois a six
caractéristiques majeures :
- L’instauration d’un dialogue social
direct entre syndicat et patronat, avec
une place prépondérante donnée aux
conventions collectives et un processus
de négociation très encadré. Ce
dialogue social est complété par une
cogestion syndicale et patronale d’un
certain nombre d’organismes actifs sur
le marché du travail.
- Une politique économique d’inspiration keynésienne.
- Une politique de maîtrise de l’inflation par le gouvernement et une égalité stricte de salaires par type d’activité quelle que soit la situation financière des entreprises.
- Un droit du travail favorisant la participation des salariés aux décisions stratégiques, sur le modèle d’une démocratie d’entreprise.
- Un service public très développé.
- Un haut niveau de protection sociale.

Les think tanks proches des syndicats
ou du SAP ont joué un rôle majeur dans
la constitution du modèle. Ainsi, ce sont
deux experts de la centrale syndicale
LO, M. Rehn et M. Meidner, qui ont crée
le modèle qui porte leurs noms et qui
constitue la base de la troisième
caractéristique citée plus haut.
Les syndicats, dotés de moyens
importants, bien structurés et comptant
de nombreux adhérents, ont, très tôt au
cours du XXe siècle, développé et
entretenu des comités d’experts et des
groupes de réflexion assimilables à des
think tanks. Ces entités ont joué un rôle
majeur dans l’élaboration des politiques
publiques sur le marché du travail,
l’indemnisation des risques sociaux ou
les négociations sociales. Bien que très
liés aux centrales syndicales, ces think
tanks n’en bénéficient pas moins d’une
certaine autonomie, notamment
lorsqu’ils sont financés par plusieurs
syndicats.

Le SAP a également développé ses propres centres de réflexion sur les politiques étatiques. A l’origine, ce travail d’analyse et d’étude était pris en charge par certaines organisations directement intégrées au SAP, comme la fédération des femmes sociales démocrates ou la ligue des jeunes sociaux-démocrates. Depuis les années 1960, plusieurs think tanks autonomes ont été constitués comme l’Arena ou le Timbro. Ces think tanks centrent naturellement leurs travaux sur les politiques sociales et économiques. Autonomes juridiquement du SAP, ils en sont par contre idéologiquement très proches.
Ces entités plus ou moins liées au SAP ont également eu une influence majeure sur la construction du modèle. En 1938, par exemple, lors de l’accord fondateur du dialogue social suédois dit « accord de Saltsjöbaden », le travail préparatoire avait été effectué par un comité autonome au sein du SAP.

Les spécificités suédoises : think tanks institutionnalisés et think tanks internationalistes

Les critiques libéraux, comme
le britannique Roland
Huntford, ont parfois qualifié
l’Etat suédois d’ « Etat social démocrate
totalitaire »,
fustigeant par ces termes
l’omnipotence du SAP pendant
près de 70 ans et le règne sans
partage d’une « idéologie égalitariste
socialiste et corporatiste ». Au-delà de
ces critiques vives et souvent
outrancières, il est notable que l’appareil
administratif se caractérise depuis le
début des années 1980 par la
multiplication d’instituts spécialisés.
Ces instituts, comme l’Institut de la
santé populaire, celui de l’enseignement
supérieur, celui de la jeunesse, celui des
grandes villes ou encore du monde
rural, jouent un rôle ambivalent. Certains
sont clairement des lobbies
institutionnalisés et administratifs :
c’est le cas de l’Institut du monde rural
(Glesbygdsverket), qui défend les
municipalités et comtés ruraux. D’autres
sont le reflet de nouvelles
préoccupations sociétales comme le
Secrétariat national pour l’étude des
genres (Nationella Sekretariatet for
Genusfosking).
Tous jouent incontestablement un rôle
de think tank dans la mesure où ils
mènent une réflexion sur les politiques
publiques dans une certaine
indépendance. La prolifération de ce
type d’entité constitue une
caractéristique très spécifique de la
scène suédoise des think tanks, qui
n’est sur ce point comparable qu’à très
peu d’Etats et se rapproche plus de ce
qui était pratiqué dans les pays du bloc
soviétique durant les années 1970.
La seconde spécificité marquante de la
scène suédoise des think tanks est la
diversité et le poids des think tanks
consacrés à des thématiques
internationales. Nous l’avons vu, la
Suède a été une puissance majeure
durant le XVIe siècle, elle a ensuite
souvent joué un rôle de médiation et ce
jusqu’à la guerre froide. Sa neutralité
affichée et son statut d’Etat-tampon
entre les deux les deux blocs l’a incité à
développer une politique extérieure
autonome et dynamique. Cette politique
s’est souvent fait l’écho des
préoccupations humanistes et
démocratiques du SAP. C’est ainsi
qu’Olof Palme, alors Premier ministre,
critiqua la guerre du Vietnam ou
l’Apartheid avec une liberté de ton qui
n’était pas de mise dans les autres
chancelleries européennes. Cette
tradition ancienne de médiation et cette
situation géopolitique particulière ont
conféré à la Suède une audience
internationale sans commune mesure
avec sa puissance économique ou
militaire.
Les think tanks centrés sur des
problématiques internationales ont
largement conceptualisé le rôle de la
Suède dans les relations internationales.
Parmi les plus influents, nous pouvons
citer The Swedish Institute of
International Affairs SIIA/UI, fondé en
1938, ou The Transnational Foundation
for Peace and Future Research.

La remise en cause du modèle suédois et l’émergence des think tanks libéraux

Depuis le début des années 1990, le
modèle est remis en cause. La lourdeur
bureaucratique, la pression fiscale, le
corporatisme des syndicats sont
montrés du doigt. Par ailleurs,
l’alternance politique du début des
années 1990, avec le gouvernement
libéral de centre-droit de Carl Bildt, a
mis fin à la mainmise du SAP.
Une vaste campagne de contestation
idéologique du modèle est aussi lancée.
Aux côtés des partis libéraux (Parti
populaire, Parti modéré unifié), plusieurs
think tanks mènent cette contestation,
parmi eux Eudoxa ou The Center for
Business and Political Studies. Ces
think tanks sont d’un genre nouveau
pour la Suède : inspirés du modèle
anglo-saxon, s’appuyant sur des fonds
privés, ils se font les hérauts de la doxa
libérale.
Face à cette remise en cause, le modèle
suédois doit se réinventer dans un cadre
nouveau : l’Union européenne. Nul
doute que les nombreux think tanks
suédois seront au centre de cette
nouvelle évolution.

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