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Approches pragmatiques de la démocratie : Walter Lippmann et John Dewey (1/2)

27 mars 2009

Walter Lippmann et John Dewey, deux des penseurs américains les plus importants de leur époque, époque qui est encore dans une large mesure la nôtre, partagent une approche des phénomènes sociaux et politiques inspirée par le pragmatisme. Ils ont cherché à penser la démocratie dans sa situation historique particulière, celle de la « Grande société », c’est-à-dire ce que nous nommons aujourd’hui « mondialisation » ou « globalisation ». Nous pouvons résumer une partie essentielle de leur démarche dans les termes suivants : quelle est la nature de l’expérience démocratique et quelles sont les possibilités de la démocratie à l’âge de la Grande Société, et de quelles illusions devons-nous nous défaire si nous voulons réaliser ces possibilités ? Autrement dit, quelles sont nos attentes vis-à-vis de la démocratie, et que pouvons-nous réellement en espérer ? Pour ces pragmatistes, il y a au moins une illusion dont nous devons nous défaire, celle de la représentation.

Lippmann comme Dewey font référence au pragmatisme. Dewey fut l’un des fondateurs de cette conception de la philosophie, avec Peirce, Schiller et James. Lippmann rencontra quant à lui James à Harvard. C’est en 1907 que William James publie un livre intitulé Le Pragmatisme, à la fois programme philosophique et clarification de ce qu’il présente comme une méthode. Celle-ci repose sur un principe, qu’il attribue à Charles Sanders Peirce : « Peirce commence par souligner que nos croyances sont en fait des règles pour l’action, et dit ensuite que pour faire apparaître la signification d’une pensée, il suffit de déterminer quelle conduite elle est susceptible d’induire : là réside toute sa signification. Le fait tangible qui sous-tend toutes les distinctions que nous opérons entre nos pensées, aussi subtiles soient-elles, est que toutes, même les plus délicates, ne portent sur rien d’autres que sur des différences possibles dans la pratique. Ainsi, pour que nos pensées à propos d’un objet soient parfaitement claires, il nous suffit de considérer quels effets d’ordres pratiques nous pouvons concevoir que l’objet puisse impliquer – quelles sensations en attendre, et quelles réactions préparer. Notre conception de ces effets, immédiats ou éloignés, est en somme ce à quoi se réduit notre conception de l’objet, pour autant qu’elle ait un sens positif » [1]

Ce principe remet en question l’idéalisme, le positivisme ou l’empirisme, au moins dans leurs formes les plus radicales. James comme Dewey, en fondant leur pensée sur l’expérience, procéderont à une critique des philosophies [2] et des idées politiques [3]. Si l’on suit le principe de Peirce et si nous l’appliquons au domaine de la politique, cela nous conduit à un double examen : quelles sont les conceptions de la société et de la politique en vigueur, et quelles sont les pratiques réelles de la vie politique, la notion de pratique renvoyant à celle d’acteur, de sujet agissant et singulier, celui que nous nommons le citoyen. L’approche pragmatiste de la réalité consiste à mesurer la vérité de nos énoncés, de nos conceptions de la vie sociale et politique, en fonction de leurs effets dans l’expérience. Ce n’est pas d’un principe ou d’une essence que nous pouvons déduire ce que sont les choses, mais des possibilités offertes par la situation dans laquelle nous nous trouvons.

La démocratie dans les limites de l’expérience : Walter Lippmann

La politique est au coeur de l’existence de Walter Lippmann (1889-1974). D’abord étudiant en philosophie, élève notamment de George Santayana, il devient par la suite journaliste et fondera la revue The new republic. Il sera pendant plusieurs décennies l’un des columnists les plus lus des Etats-Unis, commentant pendant près de cinquante ans tous les évènements de la vie publique. Observateur, il sera aussi acteur de la politique, particulièrement en 1914 lorsqu’il appuie auprès du président Wilson l’entrée en guerre des Etats-Unis, participant à la rédaction des quatorze points définissant les buts de cette guerre. Son nom est aussi celui d’un célèbre colloque d’août 1938, où est préfigurée la société du Mont Pèlerin, le colloque Lippmann [4]étant considéré comme l’un des évènements les plus marquants concernant le renouveau de la pensée libérale au XXe siècle. C’est un aspect particulier de la pensée de Lippmann que nous voudrions présenter ici, celui de penseur politique, et plus particulièrement les thèses que Lippmann avance dans un livre de 1927, Le public fantôme [5]. C’est en réponse à ce livre que John Dewey rédigera Le public et ses problèmes [6] la même année. Dans ces deux livres se dessine une approche pragmatique de la démocratie, à travers la notion de public.

Le livre de Lippmann présente trois aspects du problème : le premier concerne la réalité de la démocratie, telle qu’elle est vécue et expérimentée par les citoyens qui forment le ou les publics ; la seconde présente les problèmes à propos desquels le public doit jouer son rôle ; la troisième indique quels instruments permettraient au public de tenir ce rôle de la meilleure façon possible. Le tout s’appuyant sur une critique des conceptions de la démocratie ayant cours dans la société, critique qui s’appuie sur l’observation des conditions effectives de l’expérience démocratique. Le projet de Lippmann est de mettre en lumière les illusions des conceptions qu’il qualifie de « mystiques » de la démocratie, et qui, à trop vouloir l’absolu, finissent par restreindre les possibilités offertes par la réalité.

Le monde dans lequel nous vivons n’est plus depuis longtemps celui qui a vu naître l’idée de démocratie. Aristote avait déjà compris à son époque que la démocratie demandait un nombre limité de participants pour être réelle. Le monde de la Grande Société n’est pas celui où la démocratie directe est possible, le niveau d’interdépendance entre les différentes sphères d’activités et la complexification des rapports sociaux, économiques et politiques impliquent des décisions et des actions elles-mêmes complexes. L’univers dans lequel nous évoluons est par ailleurs pluraliste, dans nos sociétés coexistent différentes conceptions de l’existence, de la société ou de la justice. La fonction de la politique n’est pas de trouver un principe unique sous lequel ramener ce pluralisme. Il est de trouver en permanence des arrangements rendant possible ces sphères d’activités, d’interdépendance et ces conceptions du Bien.

Quelle est la situation du citoyen face à ce monde de la Grande Société ? Elle est celle d’un homme qui doit déjà consacrer son temps et son énergie à sa propre existence, qui ne peut ou ne veut pas nécessairement prendre en charge l’ensemble des problèmes qui se posent à la société. Lippmann fait une distinction entre ceux qui sont acteurs et ceux qui sont extérieurs aux problèmes. Seuls les premiers ont le pouvoir d’agir. Les seconds forment, en fonction des problèmes qui apparaissent, un public. Même dans le cas où ne se pose pas un problème en particulier, les citoyens ne sont pas davantage acteurs : ce ne sont pas eux qui font fonctionner les administrations ou décident des lois. La plus grande illusion des mystiques de la démocratie a été de concevoir un citoyen compétent dans tous les domaines de la vie publique, et de penser, à partir de là, que le pouvoir était en quelque sorte une émanation de la volonté de la somme de ces individus rationnels et omnicompétents. En fait, selon Lippmann, la fonction réelle des citoyens, lorsqu’ils forment un public, est de s’aligner derrière ceux qui vont gouverner effectivement. Le fait de voter n’est pas l’expression de nos idées – un même vote peut avoir une signification et des raisons différentes –, mais une promesse de soutien. « Le rôle du public ne consiste pas à exprimer ses opinions mais à s’aligner ou non derrière une proposition. Cela posé, il faut cesser de dire qu’un gouvernement démocratique peut être l’expression directe de la volonté du peuple. Il faut cesser de prétendre que le peuple gouverne. (…) La volonté populaire ne dirige pas les affaires publiques en continu, elle se contente d’intervenir occasionnellement » [7].

Dans ces conditions, que reste-t-il à faire afin de rendre la société la plus démocratique possible ? Il y a pour Lippmann deux choses importantes à réaliser. En premier lieu, définir le domaine de la vie collective qui est du ressort du public. Ensuite, donner les moyens au public, par des tests robustes et fiables, de choisir en toute connaissance de cause ceux auxquels il va apporter son soutien. Dans le premier cas, cela signifie que nous devons distinguer ce qui est privé de ce qui est public, même si la frontière entre les deux n’est pas toujours aisée à établir ; ce qui nous permet de mettre en lumière les problèmes et les règles lorsque celles-ci sont défectueuses. Le second point concerne directement le rôle du public et les moyens que nous mettons en oeuvre afin de l’aider à choisir qui il va soutenir. Pour Lippmann, il s’agit de déterminer quels intérêts sont réellement défendus par ceux qui prétendent apporter une solution aux problèmes, qui est partisan et de quoi, qui défend le mieux le bien commun. Si Dewey partage dans une large mesure le constat fait par Lippmann concernant le problème de la représentation, il a une vision différente des possibilités offertes aux citoyens et au public démocratique. C’est ce sur quoi portera la seconde partie de cet article.

Notes

[1William James, Le Pragmatisme, traduction de Nathalie Feron, Paris, Flammarion, 2007, p. 113-114.

[2Chez James, l’une des formulations les plus explicites de cette critique est la première leçon de l’ouvrage de 1907, intitulée « Le dilemme de la philosophie contemporaine »

[3Les positions de Dewey sur l’influence de l’idéalisme et du rationalisme sur les conceptions de la politique sont notamment condensées dans le second chapitre de son livre Le public et ses problèmes, sur lequel nous reviendrons dans la seconde partie de cette étude.

[4Sur ce sujet, voir Le colloque Lippmann. Aux origines du néo-libéralisme, de Serge Audier. Le livre comprend les actes du colloque et une présentation par Serge Audier des acteurs et des enjeux du colloque

[5Walter Lippmann, Le public fantôme, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laurence Decréau, Paris, Démopolis, 2008

[6John Dewey, Le public et ses problèmes, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Joëlle Zask, Publications de l’Université de Pau, Farrago, Léo Scheer, 2003

[7Walter Lippmann, op. cité, p. 81

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