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Approches pragmatiques de la démocratie. Walter Lippmann et John Dewey (2/2)

29 juin 2009

Le public à l’ère de la Grande société : John Dewey

La question qui se pose à nous est celle que nous pose le monde de la « Grande société », monde ou une multitude de sphères d’activités interdépendantes les unes des autres rendent la situation des individus embrouillée, et, pour une grande part, imprévisible quant à ses conséquences. Comment se situer dans ce monde, comment y agir, comment un public peut-il émerger, et par conséquent que peuvent signifier réellement des termes tels que démocratie ou liberté ? Quel sens peut avoir la liberté si des actes lointains et anonymes transforment des existences, où trouver la démocratie si l’intérêt public ne s’incarne pas dans un public ? Comprendre devient essentiel, dans la mesure où notre agir s’enracine dans une situation donnée et dans la compréhension que nous avons de cette situation.

Surnommé « l’éducateur de l’Amérique », John Dewey (1859-1962) fut l’une des grandes figures de la vie intellectuelle et politique de l’Amérique du XXe siècle. On lui doit notamment la commission qui portera son nom, visant à enquêter sur les procès de Moscou. La défense de la démocratie et de la liberté sont le fil conducteur de l’existence de cet homme à « l’intègre clairvoyance » [1]

C’est au nom de celles-ci qu’il élabore une philosophie d’abord marquée par l’hégélianisme et le darwinisme, avant de devenir l’une des figures fondatrices du pragmatisme. C’est encore en vue de leur réalisation qu’il s’intéresse à la pédagogie et à l’éducation, lieux où doivent selon lui se construire la capacité à exercer la citoyenneté.

Le public et ses problèmes [2] publié en 1927 à la suite du livre de Lippmann Le public fantôme cherche à approfondir les réflexions de ce dernier sur la démocratie et plus précisément sur le rôle de ce que ces deux auteurs nomment le « public » au sein des démocraties. Il y a chez Dewey comme chez Lippmann une critique, enracinée dans le pragmatisme, des conceptions que l’on pourrait qualifier d’à-priori de la démocratie et de l’Etat. L’approche de Dewey consiste à prendre comme point de départ de sa réflexion non plus les fins, entendues comme ce qui doit être, mais la manière avec laquelle se construisent la démocratie et l’Etat, à travers les faits et leurs conséquences.

Comme Lippmann, Dewey cherche à comprendre la situation qui est la nôtre. Il reprend pour l’essentiel ses analyses sur la démocratie et sur le problème de la représentation. Sa réflexion sur la « société » et sur la compréhension du monde social parait cependant plus ample dans Le public et ses problèmes. Elle comprend notamment une critique de notions employées pour décrire le monde social telles qu’individu, état, public ou privé, et une étude sur la perspective générale que nous pouvons adopter dans la compréhension des phénomènes sociaux. Ce que recherche Dewey, revient à saisir les caractères singuliers de notre société, la place et les conditions de l’agir -public comme privé-, celle de l’individu, des communautés et de l’état, la place de la théorie dans l’ensemble des interactions qui constituent ce que nous nommons -faute de mieux-, la société. Le fond de son travail s’apparente à une anthropologie philosophique, c’est-à-dire une compréhension de l’homme, celle-ci n’ayant véritablement de sens que située historiquement et dans un lieu donné.

Pour Dewey, les systèmes politiques ou économiques sont le résultat d’une élaboration, d’un processus. Il a une conception pluraliste des mondes sociaux ainsi crées. En ce sens, il est vain selon lui de chercher une nature humaine immuable qui serait un chemin à suivre, ou des lois que nous devrions découvrir et auxquelles nous n’aurions plus qu’à nous soumettre. Chercher des causes, dans ce sens, c’est être sur de ne rien trouver. Ce qui a de l’importance, ce sont les conséquences. Quelles sont les conséquences d’un acte, d’une théorie, d’une organisation, d’une loi ? Ce sont ces questions que nous devons nous poser, et non pas chercher à savoir si nous suivons le développement d’une idée jusqu’à sa perfection ou jusqu’à la fin de l’histoire.

Dewey accorde une grande importance à l’étude des processus, et ceci implique que nous fassions un travail historique et empirique. « Les formes politiques ne naissent pas d’une seule manière une fois pour toute. (…) Rétrospectivement, il est possible de discerner une tendance plus ou moins ferme au changement dans une direction unique. Mais répétons-le, c’est un mythe à l’état pur que d’attribuer l’unité de résultat existante (unité qu’il est facile d’exagérer) à une force ou à un principe unique. » [3]

Il entreprend une généalogie de la modernité occidentale, dont l’un des traits essentiels est le passage de la communauté à la grande Société, c’est-à-dire d’une organisation sociale fondée sur la relation de face à face, ou les conséquences sont en grande partie prévisibles, à la société, terme dont il se méfie [4], caractérisée par l’individuation et la perte de la maîtrise des conséquences. Il insiste notamment sur deux éléments caractéristiques de ce procès, le premier est le fait que la plupart des éléments qui ont institué les changements de la société ne sont pas, à l’origine, politiques, le second met en lumière l’écart entre certaines fins consciemment visées et la situation effectivement obtenue.

Avant de faire cette généalogie Dewey revient sur certaines notions et sur leur signification. L’une des premières qui retienne son attention concerne la distinction entre privé et public. Cette distinction revêt une grande importance dans la mesure où la politique aurait avant tout affaire à ce qui relève du public. Si nous nous arrêtons sur cette distinction, nous constatons qu’elle se dédouble généralement dans celle qui est opérée entre individuel et social. Or, des actes privés peuvent tout à fait avoir des conséquences sociales, c’est-à-dire au-delà de ceux qui sont directement impliqués. C’est en menant ce genre de réflexions que nous pouvons nous faire une idée de ce que peuvent-être l’état ou le public. Ainsi, « Le public consiste en l’ensemble de tout ceux qui sont tellement affectés par les conséquences indirectes de transactions qu’il est jugé nécessaire de veiller systématiquement à ces conséquences » [5]. C’est en raison de cela que se créent des organisations sociales. Les conséquences indirectes deviennent un élément de plus en plus important dans le monde moderne, avec les changements technologiques, ce que l’on a pu appeler « l’ère de la machine ». Ces changements, notamment économiques, provoquent des modifications considérables de l’organisation sociale. Pour Dewey la construction de l’état, les lois ou les théories ne sont pas premiers dans ces changements. Ils les accompagnent, les orientent, ou en accentuent tel ou tel aspect.

C’est ce souci à la fois anthropologique et empirique qui conduisent Dewey à une critique des philosophies libérales : « la théorie d’un individu empreint de désirs et de revendications et doté d’un sens de la prévision, de prudence et d’amour pour l’amélioration de soi, a été forgée au moment même où l’individu comptait de moins en moins dans la direction des affaires sociales, et où des forces mécaniques et de vastes organisations impersonnelles déterminaient le cadre des choses » [6].

Pour Dewey, le monde social évolue dans des directions souvent imprévisibles, ce qui rend difficile la formation d’un jugement clair et rationnel sur le monde au sein duquel nous vivons. L’une des chances que nous ayons est de systématiser les possibilités offertes par l’enquête, conçue comme une aide au jugement, en créant les conditions d’une orientation de ce jugement vers le bien commun. Pour ce faire, il faudrait qu’un public se forme, malgré les difficultés d’une société qui, en se créant, n’a pas su devenir une Grande communauté. « L’âge de la machine a si considérablement déployé, multiplié, intensifié et compliqué la portée des conséquences indirectes, il a provoqué des liens dans l’action si longs et si rigides (et ce sur une base impersonnelle et non communautaire), que le public qui en résulte ne parvient pas à s’identifier et à se discerner lui-même ». Savoir si ce public va parvenir ou non à sa créer et à s’organiser est l’une des interrogations les plus importantes de la démocratie

Notes

[1Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire, Paris, Robert Laffont, collection « Bouquins », 2001, p. 722

[2John Dewey, Le public et ses problèmes, traduit de l’anglais (USA) par Joëlle Zask, Publications de l’université de Pau/Farrago/Léo Scheer, 2003.

[3Le public et ses problèmes, p. 111

[44 « La « société » est les individus dans leurs connexions réciproques. (…) la « société » est soit une abstraction, soit un terme collectif. Concrètement, il y a des sociétés, des associations, des groupes immensément variés, chacun développant des liens différents et instituant des intérêts différents ». p. 100

[5Idem, p. 63

[6Idem, p. 119

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