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Associations et ONG, acteurs de la pensée sociétale ?

14 avril 2010

Si les think tanks traditionnels dominent largement la production d’idées et la prescription de politiques publiques en matière de relations internationales, d’économie ou d’organisation du travail, ce n’est pas le cas lorsque l’on aborde ce qu’il convient d’appeler les questions de société. Laïcité, droit au mariage et à l’adoption pour les couples homosexuels, urbanisme ou écologie (hors politique énergétique) ne trouvent traditionnellement pas ou peu d’écho dans les travaux des organismes de recherches. Pourtant, leur place augmente considérablement dans la sphère publique. Radio, télé, newsmagazines, les médias se succèdent pour couvrir l’un ou l’autre de ces sujets. Les politiques ne sont pas en reste et réagissent souvent fortement à l’actualité sur ces thématiques, avec parfois un manque de recul dommageable pour les premiers concernés.

Pour autant, l’absence des think tanks de ces thématiques ne signifie pas qu’elles sont laissées à l’abandon. D’autres organismes se sont imposés depuis une quarantaine d’années sur les sujets de société au sens large. Associations ou ONG, ces organismes sont nombreux, disparates et hétérogènes. Ils se rapprochent par certains aspects des think tanks, en particulier dans la notion d’influence. En effet, ils sont les seuls acteurs majeurs de prescription en matière de thématiques sociétales. Pourtant, ce rapprochement ne doit pas faire oublier les différences majeures qui peuvent exister entre think tanks et associations. Si les premiers sont marqués idéologiquement et clairement positionnés sur l’échiquier politique, leur champ d’étude n’est pas des plus limités : relations internationales, économie… les thématiques sont larges et disparates. Dans le cas des seconds, au contraire, c’est le choix de la thématique qui définit l’organisation avant son positionnement politique, à tel point qu’il oriente, le cas échéant, la recherche produite : il ne s’agira pas de déterminer la réponse à une problématique particulière dans un cadre idéologique donné mais bien de démontrer le bien-fondé d’une revendication, celle-ci venant en amont de la recherche lorsqu’elle a lieu.

Production de valeurs

La conséquence de cette différence fondamentale se retrouve logiquement dans l’objectif final des actions de promotion et d’influence des associations et ONG par rapport aux think-tanks. Si ces derniers agissent avant tout auprès du personnel politique afin d’obtenir une orientation stratégique, avec des conséquences législatives s’il y a lieu, les premiers visent un public beaucoup plus large. Certes, les élus et responsables locaux et nationaux font partie de l’audience recherchée mais le grand public est lui aussi concerné par une majorité d’actions. La raison en est simple : non seulement associations et ONG visent l’évolution, voire le changement radical, d’une politique mais elles cherchent également une large adhésion du grand public à leurs valeurs. C’est la modification des attitudes, au sens psychologique, de la population tout autant que l’orientation politique qui sont recherchées. Les associations se placent sur le terrain des valeurs avant d’être sur celui de l’action. Ainsi, une association revendiquant la fin des discriminations à l’encontre des couples homosexuels ne cherchera pas seulement à permettre le vote de nouvelles lois (même si les problématiques soulevées s’y prêtent) mais surtout à obtenir un changement de mentalité, une nouvelle attitude de chacun, pour que la population soutienne cette cause.

Le mode d’action choisi démontre en général largement cet objectif. Loin de résumer leur mode opératoire à du simple lobbying, la plupart des associations mettent en œuvre de larges opérations de communication et de promotion, voire d’influence. Elles utilisent les différents champs de la communication moderne, de la publicité pour les plus fortunées, au webmarketing ou aux relations presse. Les événements organisés sont conçus pour toucher une large audience et attirer l’attention des médias.

Des valeurs différentes donnent des actions différentes

L’hétérogénéité de la sphère associative se retrouve dans les modes opératoires choisis par la multitude d’organisations qui la composent. Le premier élément de discrimination est stratégique, en fonction de l’objectif final : promotion ou dénonciation. Si la Marche des fiertés de l’inter-LGBT vise à promouvoir l’égalité des droits pour les couples homosexuels, la mise sous cellophane de militants de PETA s’inscrit clairement dans la dénonciation de la consommation de viande animale et des méthodes d’abattage. Si certaines associations sont très claires dans le choix entre promotion et dénonciation (les associations dénonçant l’adoption par des couples homosexuels ne font pas, même indirectement, la promotion de l’adoption par les couples hétérosexuels), d’autres agissent indifféremment selon l’un ou l’autre des positionnements. C’est le cas d’une ONG telle que Greenpeace qui, autour d’une thématique générale, la défense de l’environnement, promeut ou dénonce des comportements.

Fort logiquement, ce positionnement donne lieu à des actions très différentes. Si c’est au sein des actions de promotions que se voit le plus un parallèle avec les moyens des think tanks (lobbying, conférences, etc.), les associations et ONG n’ont que peu de limites (du moins dans la communication) lorsqu’il s’agit de défendre leur cause. Ainsi, il n’est pas rare d’assister à des campagnes volontairement choquantes (par exemple, les vidéos des conditions d’abattage d’animaux à fourrure), voire empruntes d’une violence symbolique, comme l’entrée en force des militants de Greenpeace dans l’hémicycle. Ce dernier exemple est par ailleurs significatif de l’ambivalence des objectifs en fonction des cibles visées. Alors que cet événement a suscité une vive réaction du public il est moins sûr qu’il ait influencé les politiques dans leur implication dans la conférence de Copenhague

La recherche comme outil d’influence

Cette ambigüité dans la finalité des actions se retrouve également dans le rapport des organisations militantes à la recherche scientifique. Il est rare en effet qu’une association, ou même une ONG, possède son propre organisme de recherche, préférant la plupart du temps s’en remettre aux publications indépendantes. En France, les associations dénonçant les conditions de vie des populations les plus pauvres fournissent peu de chiffres mais citent largement les travaux d’organismes privés (Observatoire des inégalités) ou publics (INSEE). Cette absence de structure interne est compréhensible en gardant à l’esprit la raison d’être d’une association : il ne s’agit pas de proposer une nouvelle politique publique mais bien de défendre un point de vue fort, avant même la mise en place de recherches spécifiques. Ainsi l’Association des Parents Gays et Lesbiens a-t-elle commencé son action à une époque où il n’existait aucune recherche scientifique soutenant (ou s’opposant à) sa démarche en faveur d’une législation sur l’homoparentalité. Depuis, de nombreuses recherches ont été effectuées sur le sujet, sur divers plans (psychologique, sociologique, éducatif, etc.). Ces mêmes recherches ont été largement publiées et mise en avant par l’APGL.

Les associations participent donc à un double phénomène. Dans un premier temps, en prenant la défense d’une cause, elles suscitent un engouement de la communauté scientifique pour un sujet. Dans un deuxième temps, cette recherche, qui n’aura pas été déterminante dans la mise en place de leur postulat de départ devient un outil d’influence au service de la cause défendue. Avec le temps, la plupart des associations et ONG tendent à se professionnaliser. Elles participent à des travaux de recherche, voire, pour les plus fortunées, elles intègrent en leur sein les structures leur permettant d’approfondir les connaissances sur les sujets qu’elles défendent. Paradoxalement, la prise de position partisane des associations, bien que motivante pour la défense d’une cause, peut parfois jouer un rôle contre-productif en matière de recherche. L’objectivité scientifique ne faisant pas bon ménage avec militantisme, il est rare de voir une recherche soutenue par une association sans que l’objection de parti pris ne soit agitée par un opposant. L’enjeu d’avenir pour les organismes impliqués dans l’étude et la promotion de politiques publiques en matière de sujets de société peut être de dépassionner certains débats, voire de repenser leur forme pour renforcer leur crédibilité, à la manière des think tanks traditionnels.

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