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François-Bernard Huyghe - Que Signifie le Pouvoir des idées ? (2/2)

12 février 2007 par François-Bernard HUYGHE

François-Bernard Huyghe est docteur d’Etat ès science politiques. Il intervient aujourd’hui comme professeur, consultant et formateur. Médiologue et chercheur associé à l’IRIS, il nous expose sa vision du pouvoir des idées.

Les définitions des think tanks reposent plus ou moins explicitement sur deux postulats :

  1. Ces institutions privées réunissent des experts indépendants pour produire des idées novatrices
  2. Ces idées sont au service de la Cité : elles inspireront des solutions efficaces au politique et, par là, contribueront à améliorer la vie des citoyens.

Nous avions évoqué ici même l’inévitable tension entre la fonction d’expertise pure des think tanks (résoudre des problèmes, suggérer des solutions, imaginer des scénarii…) et la dimension idéologique de leur activité. La définition desdits problèmes, les catégories mentales mobilisées, l’affirmation des valeurs dont se réclament les chercheurs et les instituts impliquent forcément des choix idéologiques. Certes, les valeurs en question peuvent être formulées de façon à ne pas rebuter grand monde (une meilleure gouvernance, l’équilibre international, une réponse aux défis technologiques ou écologiques…), mais cela ne les rend pas moins idéologiques. À preuve, la façon dont le mouvement néo-conservateur américain a utilisé les think tanks pour propager une vision, la faire partager par les élites ou le grand public et appliquer par les gouvernants.

L’autre ambiguïté inhérente au système des think tanks tient à la difficulté de séparer production d’idées et défense d’intérêts. Non pas que la notion d’idéologie contredise celle d’intérêts : les critiques ne manquent pas pour dénoncer l’idéologie comme la simple expression d’intérêts prenant le masque de vérités universelles (quitte à concéder que cette fausse conscience agit à l’insu de celui qui la professe, et plus encore à l’insu de qui accepte le discours dominant au détriment de ses véritables intérêts).

Mais “intérêts” signifie aussi trivialement avantages directs voire sonnants et trébuchants. La production d’idées par les think tanks n’est pas une activité gratuite. Le salariat (ou la rémunération) des chercheurs permanents fait partie des traits qui distinguent une think tank d’une vague cellule de réflexion, d’un groupe militant, d’un comité de rédaction, d’une académie de beaux esprits ou d’un réunion de belles âmes… La professionnalisation de la recherche est censée assurer une indépendance pour la production d’idées orientée vers des buts concrets (rappelons qu’une think tank sert, même très indirectement, à changer le monde ou à l’empêcher de changer).

Mais il y a un prix à payer. L’argent des think tanks peut provenir de subventions d’États, de fondations, de grandes entreprises avec, dans chaque cas, un risque de dépendance. Le financement peut résulter de contrats de recherche, avec chaque fois la tentation de fournir au commanditaire des conclusions qui arrangent ses affaires et qui l’inciteront à voter un nouveau budget. Et quand les petits dons privés se multiplient, ce n’est pas forcément une garantie de neutralité. Au États-Unis, ce sont les think tanks les plus ouvertement politisées qui attirent le plus les donateurs modestes. Certes les think tanks peuvent trouver des ressources propres par des publications ou des formations. Reste pourtant que la position de l’expert n’est pas celle du journaliste ou de l’essayiste qui peut compter sur le suffrage des lecteurs (et sur leur décision d’achat) pour assurer son indépendance. Au final, tout budget de recherche dépend de la satisfaction de quelqu’un.

Aucun des problèmes que nous venons d’évoquer n’est théoriquement insoluble. Un mélange de diversification des sources de financement et de respect des règles déontologiques peut sans doute y remédier. Mais les rapports entre recherche et intérêts ne se résument pas à la question des financements ; en raison d’une triple évolution :

  1. Ce qu’il est convenu d’appeler la crise du politique. Elle se traduit par le discrédit des discours doctrinaires, l’invocation perpétuelle de la complexité des enjeux ou des interactions de la mondialisation, la crainte des politiques de ne plus être en phase avec les vrais problèmes, leurs appels à une vision plus pragmatique et plus modeste…, mais aussi par la tentation de se défausser sur l’expert, de justifier leur décision en se référant à la science et aux tendances de la modernité. La think tank ou la pseudo think tank peut alors servir de justification, voire de moyen de promotion pour un courant ou un politicien. La quête de l’autorité intellectuelle dans le débat public favorise cette tentation. Nous avons vu des candidats à la candidature créer leur think tank à des fins visiblement électorales.
  2. La montée des ONG et des associations dites représentatives de la société civile. Elles affirment parler au nom de valeurs universelles (par exemple le souci planétaire de l’écologie ou les droits de l’Homme) mais se spécialisent dans une cause et adressent des revendications au politique sans prétendre à l’exercice pouvoir. Or, leurs stratégies de protestation s’accompagnent souvent de stratégies de réfutation, d’anticipation ou de proposition. Les ONG aussi ont besoin de l’expertise pour évaluer des dangers ou contester le discours des États et des entreprises sur l’économie, l’écologie, les technologies etc.. Parfois aussi pour l’inspirer ou inspirer des normes et mesures. D’où le besoin de faire appel à des structures de réflexion et d’évaluation dont le fonctionnement imite celui des think tanks comme le comité scientifique d’Attac.
  3. Enfin les lobbies cherchent à obtenir des décisions précises des services publics d’où découleront des avantages pour telle entreprise ou telle catégorie. Or le lobbying ne repose pas uniquement sur la stratégie de la carotte et du bâton : promettre des soutiens aux politiciens et administrateurs qui adoptent la bonne loi (contrepartie financière, soutien politique, échange de bons services) ou menacer (de grèves, d’actions en justice, de dénonciation médiatique…). Ni sur la simple « com ». Les lobbyistes efficaces savent argumenter et infléchir la démarche en fournissant des solutions, des suggestions, des facilités, une documentation pour pousser le décideur dans le sens qu’ils espèrent. Ce travail rhétorique et presque programmatique repose sur de la recherche et de la réflexion, pas seulement de belles brochures sur papier glacé. Sans compter que les lobbyistes aiment rechercher le soutien des experts et personnalités pour appuyer leur point de vue devant l’opinion. C’est ainsi que des think tanks subventionnés par des compagnies pétrolières ont une furieuse tendance à douter du réchauffement climatique.

De là un double mouvement. D’une part des organisations, qui visent à agir sur la puissance publique (les lobbies, les ONG, mais aussi des réseaux sociaux, des groupes politiques), sont tentées d’intégrer dans leurs « panoplies » des laboratoires d’idées destinés à produire et imposer des solutions ou des analyses favorables à leur dessein. D’autre part, les think tanks véritables s’engagent dans les débats publics impliquant des conflits d’intérêts que ce soit sur la sollicitation des médias (pour décrypter une réalité complexe) ou sur celle des divers acteurs sociaux. La différence entre faire de la com, plaider pour un groupe de pression, défendre une cause par l’argumentation et la réflexion ou produire des idées pour le Bien Commun, s’estompe. Comme s’estompe la différence entre théoriser et influencer.

[([*Dernière publication*] : Comprendre le pouvoir stratégique des médias, Eyrolles 2005

[*Blog internet*] : www.huyghe.fr)]

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