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Jean- Hervé Lorenzi et Hélène Xuan : « Mettre les générations au cœur de la politique économique »

26 juin 2012

Jean- Hervé Lorenzi, fondateur, et Hélène Xuan, directrice scientifique, « Chaire transitions démographiques, transitions économiques », membres de Économie & Générations

Nous sommes une vingtaine d’économistes du think tank Économie & Générations à penser que les générations doivent être au cœur de la politique économique. La politique pour les seniors ne peut être pensée indépendamment de la politique pour la jeunesse. Parce qu’une société qui vieillit bien devrait avoir pour exigence que les générations suivantes vivent mieux et au moins aussi longtemps que les précédentes. Pour répondre à cet objectif, nous pensons que 6 grandes réformes sont nécessaires qui concernent les transferts publics, le marché du travail et le système de retraite, ainsi que la fiscalité.

Parce qu’une France qui vieillit risque de faire porter, par défaut de politique cohérente, le coût des dépenses liées au vieillissement de la population sur une génération de jeunes sur lesquels elle n’aura pas investi. Seulement les trois cinquièmes des jeunes qui entrent sur le marché du travail sont suffisamment formés pour remplacer les générations sortantes. Les dépenses éducatives ont à peine augmenté en 30 ans et moins rapidement que le PIB – l’investissement de la France par étudiant est de 13 % inférieure à la moyenne de l’OCDE. L’investissement social dans la jeunesse française place la France loin derrière le Royaume-Uni, qui n’est pas connu pour avoir un modèle de protection sociale très généreux, et la Suède. À titre de comparaison, ces deux pays dépensent plus pour les jeunes (0-29 ans) que la France : la différence s’élève à un, voire deux point(s) de PIB (1), soit entre 18 et 40 milliards d’euros, essentiellement en dépenses d’éducation. Il nous faut donc rééquilibrer les transferts publics en faveur des jeunes. Autrement dit développer les écoles de la deuxième chance ou les Établissements Publics d’Insertion de la Défense (EPID) qui ont fait leurs preuves pour permettre aux 135 000 jeunes qui sortent du système scolaire chaque année de trouver une formation adaptée.

Une société qui vieillit, c’est une société qui concentre les richesses aux mains de seniors et qui reproduit les inégalités sociales, mais c’est aussi une société qui vit des solidarités familiales. Depuis les années 1970-80, le flux annuel des transmissions patrimoniales (aides, donations, héritages) croît plus vite que l’économie pour atteindre au moins 10 % du PIB aujourd’hui. Parallèlement, le rapport agrégé du patrimoine au revenu des ménages (i. e. le rapport entre le revenu moyen et le patrimoine moyen) s’élève désormais à 1/6, en raison notamment de la bulle immobilière. Aujourd’hui, la fortune provient davantage de l’héritage ou même de la chance (plus-values immobilières) que du travail et de l’effort personnel d’épargne ; elle serait de plus en plus « imméritée ». Pour diminuer à la fois les inégalités sociales et entre les âges dans notre pays, il nous faut réformer la fiscalité. La seule solution cohérente consiste en une taxation sensiblement plus forte et progressive des héritages familiaux, ce qui permettrait de conférer un avantage relatif décisif à la donation, avantage dont on a pu montrer que les familles françaises s’y montrent effectivement sensibles. La progressivité se justifie certes pour des raisons de justice sociale mais permet aussi de ne pas pénaliser les classes populaires ou moyennes qui font peu de donations.

Une société qui vieillit, c’est aussi une société qui vit dans un monde globalisé, qui est ouverte aux flux de marchandises et de services, et qui ne gagne pas à fermer ses frontières. Si l’on veut réellement comparer les pays en matière d’ampleur relative des migrations internationales, il faut rapporter les flux d’immigration permanente à la taille d’une cohorte de jeunes adultes (des 20-24 ans par exemple). Cette part a représenté plus de 50 % sur la période 2004-2007 pour l’ensemble des pays de l’OCDE. Ce critère classe encore la France parmi les derniers pays, avec 20 % d’immigration par rapport à la classe d’âge des 20-24 ans, soit deux fois moins que la moyenne des pays de l’OCDE. Favoriser la mobilité des jeunes migrants en garantissant un droit à la mobilité permettrait aux migrants de retourner, d’investir et de travailler dans leur pays d’origine sans perdre leurs droits d’immigrés, tout en conservant celui d’aller et venir.

Une société qui vieillit doit travailler plus longtemps. L’inactivité des seniors par rapport aux pays nordiques nous coûte 5 % de PIB. Pour atteindre un taux d’emploi des seniors de 60 %, contre 39 % aujourd’hui, il est nécessaire de réformer le système d’allocation chômage qui est aujourd’hui une préretraite déguisée, et d’augmenter la durée de cotisation pour obtenir le taux plein. Les perspectives, pour ceux qui naissent aujourd’hui, de devenir majoritairement centenaires dépendront en grande partie de ce que nous décidons de faire des 10 années que nous avons gagnées sur la mortalité au cours du demi-siècle passé. Travailler plus longtemps en reculant l’âge de départ en retraite nous permettrait de partager les fruits de la longévité au lieu de partager le travail.

Les gains d’espérance de vie du dernier demi-siècle – les 10 années de bonne santé au bénéfice des baby-boomers – à la fois sont une chance et ont un coût. Si rien ne change, le poids des dépenses vieillesse passera à plus de 30 % du PIB à l’horizon 2050. Et la France devra faire face à un besoin de financement de 4,4 points de PIB annuel au titre des retraites et des dépenses maladies, qui pèsera sur les générations d’actifs. Le déficit vieillesse cumulé aura, en 2050, le poids de la dette française des années 2000 – soit 77 % du PIB. Une société qui vieillit, c’est donc une société qui étudie les scénarios possibles pour garantir la soutenabilité d’un système de retraite sans pénaliser les jeunes générations. Financer durablement la protection sociale dans une société qui vieillit, c’est choisir les modalités de taxation et de fiscalité qui n’entravent pas l’accumulation de revenus par le travail des actifs, et ne pénalisent pas le dynamisme économique. Le système de retraite par points, la fiscalisation plus large de la protection sociale par la TVA ou la CSG constituent des options qu’il faut analyser à travers le prisme intergénérationnel.

Mais surtout, la France qui vieillit, c’est un pays qui compte plus de seniors que de jeunes. Le poids démographique des premiers ira croissant. Il leur sera ainsi plus facile d’orienter les politiques publiques et d’imposer, par défaut, leur vision de la société à une jeunesse qui souffre d’un manque d’informations : des manifestations pour la réforme des retraites, la jeunesse comprend que le système est menacé, aussi descend-elle dans la rue aux côtés des aînés pour défendre le droit de partir à 60 ans. Or la jeunesse oublie, à défaut d’information, que les retraites sont payées par les jeunes actifs, c’est-à-dire par elle. Une société qui vieillit, c’est donc forcément une société qui permet le débat entre les générations.

L’urgence de réformer et de débattre naît du contexte particulier de la crise, mais surtout de l’histoire qui a favorisé ces générations de baby boomers qui sont en âge de partir en retraite. Réformer aujourd’hui, c’est se donner une marge supplémentaire pour faire des arbitrages à budget constant. Confronter les expertises, vulgariser la recherche et permettre à chacun de se former une opinion sur les sujets clefs telle que la retraite : qui paye et pourquoi ? C’est l’ambition du think tank Économie & Générations.

(1) Lorenzi J.-A., Villemeur A., Rajeunissement et vieillissement de la France. Une politique économique pour la jeunesse, Paris, Descartes & Cie, 2012, p. 49.

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