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L’émergence des think tanks traduit-elle un renouveau ou une crise de la démocratie ?

5 mars 2007

“Désertion”. C’est souvent ainsi qu’est qualifiée la vie sociale et politique de notre pays. Mécontentement, scepticisme, les qualificatifs pleuvent et se contredisent sans plus d’égards. Un sentiment diffus et pourtant persistant : les citoyens en auraient marre de la Politique et des politiques. Et pourtant. Contradiction ou conséquence, la vie politique semble n’avoir jamais été aussi dense.

Certes, elle se débat, s’oppose et s’entredéchire, mais cet espace semble bien peuplé pour un désert. Du sommet de Seattle à la passion pour la constitution européenne ou pour l’élection présidentielle, notre pays se peuple d’initiatives citoyennes. L’état de la vie politique française apparaît cependant complexe et contradictoire : comment concilier un mépris souvent affiché pour la politique et la renaissance de la vie démocratique, l’abstentionnisme et la mobilisation citoyenne ? Si nous posons la question, c’est que c’est sur ce fond qu’adviennent l’émergence et le fonctionnement des think tanks. Quel sens leur donner quand ils ont lieu sur le fond contrasté d’un fonctionnement politique toujours plus décrié et d’un réveil des potentialités de participation démocratique ?

Think tanks : centres de réflexion regroupant des individus, relevant le plus souvent d’initiatives privées et proposant des activités de recherche, d’expertise et de conseil relatives aux grandes problématiques de politique publique. Au-delà de cette définition, c’est toujours le sens qui fait défaut : comment comprendre la création et l’implication grandissante d’associations privées dans le débat et l’agir publics ? Autrement dit : l’émergence des think tanks traduit-elle un renouveau ou une crise de la démocratie ?

Il est d’abord possible de penser la création et l’influence de ces centres de recherche privés comme une expression de la participation démocratique. Le propre de la démocratie contemporaine est l’ouverture d’un espace public de débat et de dialogue dans lequel la diversité des opinions peut s’exprimer. En cela, la création de centres de réflexion orientés vers les affaires publiques relève de possibilités de participation proprement démocratiques. L’implication des think tanks dans les problématiques publiques ferait écho à la démocratie dans son acception grecque : comme démocratie directe, son essence est la participation des citoyens à la vie du dème, la citoyenneté y est exercice du politique, représenté par l’agora.

La participation prend une forme nouvelle dans les démocraties représentatives contemporaines : elle est circonscrite dans le cadre de charges précises qui constituent la citoyenneté et incarnent la souveraineté du peuple, ainsi paradigmatiquement dans l’élection. Pour autant, l’espace public, s’il n’est plus agora, reste inhérent à la mise en place de la démocratie. La publicité, ainsi que Kant la thématise, permet de médiatiser les positions de l’Etat devant les citoyens, le rendant responsable devant eux. Forts d’une raison informée et éclairée, les gouvernés disposent de cet espace dialogique légitime pour communiquer, voire critiquer, les gouvernants1. L’espace public est lieu de réalisation du pouvoir du peuple, il est d’ailleurs ce qui distingue la démocratie comme régime politique : celui dans lequel le peuple reste souverain, depuis la délégation de cette souveraineté et la participation politique jusque dans sa possible désobéissance.

Si une caractéristique de la démocratie représentative contemporaine est l’ouverture d’un espace de l’exercice politique citoyen, alors les think tanks, dans leur dynamique de conseil et d’expertise, s’y insèrent pleinement. La prise en charge privée des questions publiques serait participation en acte. Dans cette optique, l’émergence des think tanks peut être interprétée comme la renaissance d’une vie politique active et engagée, qui se réapproprie les possibilités de participation démocratique. Le phénomène de la prise en charge privée de la politique publique ne serait qu’une appropriation légitime des possibilités politiques contenues dans l’essence du régime.

On a mentionné comment la participation politique possible dans l’espace public contemporain est inhérente au régime démocratique. Elle est d’ailleurs caractéristique de celui-ci car elle est aussi contre-pouvoir, qui vient garantir la souveraineté du peuple et prévenir de tout autoritarisme. Résonne alors la définition qu’Alain donnait de la démocratie : “l’effort perpétuel des gouvernés contre les abus de pouvoir”. La participation prend conséquemment un jour nouveau : exercice de la démocratie, elle marque aussi ses limites : pouvoir ou contre-pouvoir, elle peut être signe d’un dysfonctionnement politique. On peut dès lors lier participation et crise du politique. Celle-ci advient aussi – surtout ?- quand il n’y a plus prise en charge satisfaisante des affaires publiques par les professionnels du politique.

Si l’on remonte en effet à la genèse contractualiste de nos démocraties, on se souvient comment la souveraineté du peuple y est confiée par contrat aux gouvernants, à qui incombe dès lors la prise en charge du gouvernement : par ce contrat les gouvernés cèdent leur pouvoir politique. Si l’on peut envisager la participation comme une potentialité pour les citoyens de s’impliquer dans le fonctionnement politique, contre une désertion souvent regrettée, on peut se demander si en cette participation ne se joue pas quelque chose de l’ordre d’une réappropriation civile de ce qui avait été originairement déposé dans le contrat. “Si donc on écarte du pacte social ce qui n’est pas de son essence, on trouvera qu’il se réduit aux termes suivants : Chacun de nousmet en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout.”

L’émergence des think tanks prend alors un sens différent : elle marquerait un échec, une incapacité de l’Etat institué à mener à bien la charge que les citoyens lui ont attribuée. C’est l’incapacité des professionnels à remplir leur rôle et à honorer leurs devoirs qui impliquerait prise en charge privée et réappropriation des problématiques publiques. Cette réappropriation ne serait pas celle d’une possibilité politique délaissée par les citoyens désintéressés, mais plutôt la reprise en main de la voix déléguée dans le contrat, voix qui ne trouve plus son accomplissement dans l’exercice étatique du pouvoir. La naissance de producteurs d’idées qui se donnent un rôle de conseil, adoptent une position proactive sur des sujets sociétaux, économiques, politiques, serait la marque d’un dysfonctionnement intrinsèque de la politique.

Alors, de nouvelles questions se présentent : qu’en est-il d’abord de la compétence politique ? Est-elle l’affaire de tous ? Mais aussi, qu’en est-il de la légitimité politique d’une instance participative à laquelle aucune majorité n’a donné sa voix, et qui en cela n’est pas elle-même démocratique ? Autrement dit, quelle est la légitimité et la capacité de ces instances à régler la crise politique dont elles sont peut être le symptôme ? Il est finalement malaisé de répondre d’emblée à notre question directrice, qui ne saurait être une simple alternative devant laquelle il faut trancher. Reste d’abord à garder à l’esprit comment l’existence des think tanks est porteuse de sens. En elle, se dit quelque chose de notre démocratie, et à cela il faut rester à l’écoute.

Par Emilie Johann - Secrétaire Génerale de l’Observatoire français des think tanks

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