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Le Global Go to Think Tanks Index : Du coup marketing à l’outil normatif

27 mars 2017 par Olivier URRUTIA

Le Global Go Think Tanks Index [1] c’est avant tout un superbe coup marketing, un outil d’influence normative croissante à travers le monde et une prise de pouvoir terriblement efficace sur la communauté mondiale des think tanks. Le succès médiatique du GGTTI nous interroge néanmoins sur les nombreuses zones d’ombre d’un travail d’évaluation mondialement cité dont on attendrait a minima que les protocoles soient extrêmement rigoureux, condition essentielle à la crédibilité des résultats qui sont rendus publics chaque année. Or, il n’en est rien. Le GGTTI n’est pas un classement qui s’appuie sur une méthode, si ce n’est scientifique, au moins factuelle, ni même un outil transparent dans ses modalités pratiques. Ce qui ressort du classement mondial des think tanks est moins la volonté de proposer une grille de lecture analytique et pédagogique ou une modalité sérieuse de taxinomie des think tanks que celle, tout à la fois ambitieuse et opportuniste, d’occuper un espace, certes laissé vacant. La nature humaine ayant horreur du vide, on le remplit. Avec quoi, là est la question.

Le Global Go to Think Tank Index est aux think tanks ce que le classement de Shangaï est aux universités et aux grandes écoles. Ce classement mondial des think tanks, publié annuellement depuis 2006, constitue le prolongement des travaux de recherche et d’analyse des équipes du Think Tanks and Civil Societies Program placées sous la houlette du professeur James McGann au sein du Foreign Policy Research Institute. Ce centre de recherche est rattaché à l’Université de Pennsylvanie qui fait partie de la très sélecte Ivy League [2] .

En l’absence d’une véritable concurrence sur le plan international, le GGTTI est devenu en quelques années la référence absolue pour l’ensemble des parties prenantes qui composent l’écosystème des think tanks à travers le monde : médias, entreprises, administrations publiques, universités et think tanks eux-mêmes.

Au-delà des résultats proposés par le Global Go to Think Tank Index, c’est bien l’étude de cet outil normatif qui semble indispensable. Pour reprendre le concept développé par Marshall McLuhan, ici « le medium est le message ». En effet, le classement nous interroge sur sa propre nature et les rapports de force sous-jacents à l’œuvre au travers de son caractère référentiel, voire normatif.

Une analyse factuelle nous amènera en premier lieu à souligner que le GGTTI a eu pour mérite de faire connaître l’existence de ce type d’organisation et d’en accompagner l’émergence partout dans le monde. Derrière chaque classement, existe une sorte d’injonction faite aux derniers de progresser, et a fortiori aux absents d’en être pour exister. Le classement devient une raison d’être à part entière, définit et fige d’une certaine façon les modalités d’existence et de développement des classés. Le principal corollaire en matière d’influence se trouve dans la promotion d’une vision très américaine et libérale, au moins sur le plan politique, dans la gestion de nos sociétés contemporaines. En d’autres termes, le GGTTI est aux think tanks et au principe de la gouvernance ce que les majors hollywoodiennes et notamment le MPA [3] , par l’entremise de leurs réseaux de multiplexes et de chaînes de distribution, sont à l’exportation des blockbusters américains. Le caractère mainstream du GGTTI constitue définitivement la clé de son succès.

Pourtant, les différentes modalités méthodologiques et le manque de transparence de ce classement sont sujettes à caution et en questionnent la validité. Qui sont les votants et sur quels éléments concrets sont-ils retenus au-delà de leurs fonctions et leur supposée expertise ? Quels sont les critères exacts d’évaluation ? Sont-ils factuels ? Sont-ils appliqués avec rigueur par l’ensemble des votants ? Sur quelle base est vérifiée la validité des votes ? Dans la mesure où les jurés exercent leur vote dans leur zone géographique, chaque pays est-il représenté de façon équitable et équilibrée en nombre de votants ? Il y aurait en France en 2016, 180 think tanks. Qui sont-ils ? Pourquoi les listes de votants, les listes de tous les think tanks identifiés et classés et les critères de sélection ne sont-ils pas accessibles au public ?

A l’ensemble de ces questions fort légitimes, nous tâcherons de répondre au moins en partie puisque, fort de l’absence de concurrence dans le domaine de la classification renforcée par une constance remarquable depuis 2006, le GGTTI entretient le flou. Il peut également compter sur la précieuse collaboration des think tanks les plus puissants et médiatiques qui, tous classés et cités, en renforcent l’impact par une communication relai. On a affaire ici à un effet « boule de neige ».

Ainsi, dès 2010 apparaissent les premières critiques portées par l’analyse rigoureuse de deux chercheurs allemands de l’université de Munich [4] . Les pratiques méthodologiques opaques et bancales semblent être une constante, ou du moins ne constituent pas un frein au référencement croissant du GGTTI. En effet, en 2015, un article dans la prestigieuse revue Foreign Policy [5] s’attache à relever des failles méthodologiques identiques à celles identifiées en 2010 ou en 2017 et que l’Observatoire européen des think tanks répertorie dans le présent article.

Citons, pêle-mêle, quelques exemples concrets : afin de dépasser la part nécessairement subjective, affective et parfois même conflictuelle (cf. conflit d’intérêt) du votant, quels sont les critères factuels mis en place qui permettent d’évaluer tous les think tanks de façon équitable et, donc, pertinente ? Comment apprécier la qualité finale d’un classement qui mêle think tanks, ONG, associations diverses et variées, structures publiques étatiques, cabinets de conseil, etc. sans la moindre considération pour la cohérence interne des résultats ? Car en effet, si en préambule aux résultats, la dernière édition du GGTTI 2016 publiée le 26 janvier 2017 propose non seulement une définition de « think tank » mais aussi une taxinomie des structures relevant de la définition, c’est bien le processus de vote purement déclaratif qui est sujet à caution. La confiance qui lie l’équipe du Think Tanks and Civil Societies Program et les votants à travers le monde est donc le principal élément « scientifique » qui concoure à la validité du processus d’élection. Si cette méthode de travail collaborative semble présenter un esprit résolument inclusif, cela se fait au détriment d’un plus grand contrôle qualité dans l’élaboration des résultats.

Le GGTTI propose aux experts pas moins de 28 critères qui participent à la nomination et au classement des organisations retenues. D’une part, il est invérifiable que ces critères aient été réellement et scrupuleusement appliqués par les jurés et, de l’autre, la moitié sont purement déclaratifs et donnent la part belle à la subjectivité du votant. Comment justifier, par exemple, que les dirigeants (parfois plusieurs au sein d’une même organisation !) de think tanks prennent part au vote ? Il s’agit là d’une absolue situation de conflit d’intérêt. Le GGTTI annonce dans son guide méthodologique que ces 28 critères ne sont pas exhaustifs, sans pour autant en préciser les critères complémentaires !
Les think tanks destinés à être réellement évalués sont sélectionnés sur la base d’un nombre de points reçus minimum sans que l’on connaisse précisément sur quelle base ceux-ci sont octroyés.

Illustrons maintenant nos questions par quelques éléments factuels, ceux-là, tiré de la lecture du classement 2016. Dans la catégorie des meilleurs think tanks dans le monde (hors U.S.A.) seules 150 organisations sont citées. Or, le GGTTI annonce 6846 think tanks dans le monde. Quels sont-ils ? L’accès à cette base de données, outre son intérêt en terme d’information stratégique, permettrait sans doute que les experts intéressés réalisent des analyses comparées entre think tanks sélectionnés et think tanks écartés.

On apprend à la lecture du rapport que sur 4750 votants dont on ne connaîtra jamais l’identité, seuls 2543 ont pris part au vote 2016. Soit 55% des experts identifiés. Et nous n’en saurons pas plus quant à la représentation par pays ce qui joue pourtant un rôle considérable dans le vote finale puisqu’entre connaissance du terrain, effets de chauvinisme ou volonté stratégique, il est évident que les votes se font souvent en fonction de la nationalité commune du juré et du think tank.

Incongruité supplémentaire, entre le classement mondial hors U.S.A. et le classement mondial U.S.A. compris, l’IISS passe de la 4ème à la 5ème place (après avoir évidemment retiré les think tanks U.S. dans le second classement !), le CEPS, KDI, DIIS, Transparency respectivement 5ème, 6ème, 7ème et 8ème passent aux 11ème, 32ème, 25ème et 16ème rangs dans le classement global ! Pire, dans le classement global de nouveaux think tanks non U.S. pourtant absents dans le 1er classement apparaissent tels que Amnesty International (12ème), CEPR (13ème), le SIPRI (17ème), le ADBI (18ème) ou bien encore le ECFR (19ème). Nous nous limiterons à ces quelques exemples qui sont loin de constituer une liste exhaustive de l’incohérence des classements proposés due très largement à ces fameux critères de vote purement déclaratifs et subjectifs.

Enfin, comment ne pas s’émouvoir de trouver des organisations telles que Transparency International, Human Right Watch et Amnesty International pour ne citer qu’elles – sans aucun jugement de qualité sur l’activité de ces ONG - au milieu d’un classement concernant les think tanks ? Ce mélange des genres qui vient contredire très largement la définition de l’objet « think tank » proposée en préambule du document est déroutant. Il est étonnant qu’un centre de recherche universitaire, qui plus est affilié à un établissement prestigieux, procède à un travail de définition épistémologique aussi imprécis et, en conséquence, confusant. Il n’existe pas de « think tank » si toute organisation en est un.

Après vérification, il apparaît que des structures qui relèvent de la « coquille vide » peuplent les différents classements du GGTTI ce qui là encore interroge quant à l’expertise accordée aux jurés participant au vote, au travail de validation vérification ou bien encore aux intérêts de promotion que l’on soupçonne de se cacher derrière certains votes.

L’absence totale d’analyse des think tanks par pays ou par grands ensembles géographiques ne laisse d’interpeler tant le caractère idiosyncratique des think tanks est un critère d’analyse communément admis. Comparer ce qui est incomparable puisque par définition le think tank se développe à l’aune d’un environnement historico-socio-politique déterminé, interroge sur le sens – le crédit ? – à donner aux résultats du GGTTI.

Nous ne pouvons que constater la dynamique enclenchée autour de ce qui est devenu une marque de référence dans le domaine, largement relayée par des médias en recherche d’information facile et par des think tanks bien classés qui évidemment en font la promotion par pur intérêt spéculatif. Reste le citoyen désabusé en manque d’expertise qui n’a aucune autre source d’information alternative. Madame Lozovsky [6] souligne à juste titre qu’il serait fort pertinent d’évaluer le niveau d’intégrité des travaux produits par les think tanks. C’est en ce sens que l’Observatoire européen des think tanks a développé le label « Think Tank & Transparent », afin d’évaluer le niveau de transparence et de bonne gouvernance des organisations ayant été préalablement identifiées comme think tanks. Que des think tanks claironnent leur « influence », notion éminemment complexe à définir et plus encore à évaluer, sur la base d’un classement biaisé et opaque, ne peut que laisser circonspect. De l’information à la désinformation il n’y a qu’un pas.

Notes

[2L’association informelle des 8 universités les plus anciennes et prestigieuses des Etats-Unis

[3La Motion Picture Export Association (MPEA) rebaptisée en 1994 Motion Picture Association (MPA)

[5Ilya Lozovsky (2015). Think Harder : The world of think tanks is due for a reality check. Foreign Policy. Article consulté en ligne : http://foreignpolicy.com/2015/01/27/think-harder-think-tank-independence-accountability/

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