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Le nouveau think tank

Un outil de mobilisation des ressources pour l’acteur politique

3 décembre 2009

Le terme « think tank » est très à la mode parmi le personnel politique hexagonal. A gauche, Ségolène Royal, Dominique Strauss-Kahn, Manuel Valls, Vincent Peillon, pour ne citer qu’eux, ont, soit en leur nom propre, soit via l’un de leurs proches, constitué des organisations structurées qu’ils ont immédiatement baptisées think tank. A droite, Xavier Bertrand a redécouvert l’existence de la Fondation pour l’Innovation Politique tandis que Jean-François Copé lançait en fanfare Génération France, destinée à devenir « le premier think tank de la droite ». L’ambition affichée par tous ces acteurs politiques de premier plan est de doter leurs camps respectifs de réservoirs d’idées, pour rénover et enrichir des programmes jugés trop peu innovants. Cette inflation de nouveaux think tanks serait donc la conséquence d’une défaillance des producteurs traditionnels de solutions de politique publique, au premier rang desquels les partis politiques et les organismes de la sphère étatique et universitaire. Par ailleurs, et au-delà de la terminologie choisie par leurs fondateurs, ces organisations n’ont pas toujours les caractéristiques typiques du think tank : certaines d’entre elles tiennent davantage du club éphémère que de l’organisme structuré et pérenne. Ces organisations seraient donc simplement les héritières d’une tradition française ancienne de clubs et de coteries, tradition qui trouva son apogée sous les très parlementaires III et IVème Républiques.

Pourtant, contrairement aux clubs d’antan, l’existence de ces organisations est justifiée par la production de solutions innovantes de politique publique, ce qui les assimile aux think tanks classiques. Le phénomène a donc des traits nouveaux : ces nouveaux think tanks sont utilisés par leurs promoteurs pour participer à la compétition politique au sein de leurs propres espaces partisans plutôt qu’à mener l’affrontement contre leurs adversaires idéologiques Ces nouveaux think tanks français peuvent donc surtout être caractérisés par leur finalité : ils sont des instruments permettant à l’acteur politique de mobiliser et structurer ses ressources pour tenter de s’emparer de l’appareil partisan. Ils ne sont plus des think tanks de partis politiques mais des think tanks d’acteurs politiques.

Construire une légitimité

La plupart des initiateurs de nouveaux think tanks sont des personnalités politiques de premier plan qui ont, à court ou moyen terme, des ambitions nationales. Or, dans le contexte de la Vème République, la plupart d’entre eux estiment que le seul moyen de satisfaire leurs ambitions est de prendre le contrôle d’un appareil partisan déjà constitué. La loi de financement des partis politiques, la synchronisation des élections présidentielles et législatives par le quinquennat et la nécessité d’un maillage territorial dense, ont laissé deux entités capables de mener aux plus hautes responsabilités : l’UMP et le PS. C’est donc au sein de ces deux partis qu’apparaissent le plus de nouveaux think tanks. Alors que les directions des partis se contentent de réactiver et de renforcer les liens avec les think tanks traditionnellement proches de leurs organisations (la Fondapol, la Fondation Jean Jaurès par exemple), les outsiders cherchent à « exister » en créant leurs propres think tanks (Désir d’Avenir, Génération France…). « Exister » signifie essentiellement se créer une légitimité. Traditionnellement, la légitimité au sein d’un parti politique nait de l’adoubement par les pairs, autres élus ou militants (par le vote ou la cooptation). Le nouveau think tank permet à son promoteur d’actionner deux leviers distincts.

Le premier est l’action sur la légitimité traditionnelle. Posséder son propre think tank, surtout s’il est structuré en antennes régionales (comme Désir d’Avenir et Génération France), permet de construire des canaux de communication directe vers les militants et les élus locaux en s’affranchissant de l’appareil local du parti. Il s’agit alors moins de générer une véritable expertise que de susciter des débats locaux qui seront autant de capteurs de tendances et de lieux de promotion de la position de l’outsider par rapport à une éventuelle « ligne officielle ».

Le second levier vise à tenter de faire évoluer les règles de la légitimité. Le nouveau think tank, au nom de la démocratie participative ou de l’anachronisme de la division gauche-droite, cherche à élargir la source de la légitimité au-delà des militants et des élus du parti, généralement vers les « sympathisants ». L’objectif est de donner à l’outsider davantage de ressource symbolique (le poids de l’opinion) pour rivaliser avec les « éléphants », « caciques » et autres maîtres du parti.

Le nouveau think tank est en quête de légitimité non pour lui-même en tant qu’organisation mais pour son promoteur qui est un acteur en compétition, non dans l’espace politique national, mais bien au sein de son propre camp partisan.

Identifier et mobiliser ses soutiens

Vecteur de ressource symbolique, le nouveau think tank est également un puissant « agrégateur » de soutiens. L’une des raisons d’être du think tank est la publicité donnée à la qualité de ses membres et à leurs productions. Au sein du nouveau think tank, la qualité des membres l’emporte largement sur la qualité des productions. Participer aux travaux, adhérer, c’est reconnaître qu’on soutient le promoteur du think tank. Mais c’est soutenir en se cantonnant au débat des idées sans rentrer dans la compétition politique. Pour l’outsider, c’est un moyen de se constituer une clientèle sans que les clients encourent de sanctions majeures puisque ceux-ci ne font que contribuer aux échanges d’idées. Dans un parti relativement discipliné comme l’UMP, cela évite les conflits directs. Au sein du PS, les nouveaux think tanks facilitent la lisibilité des prises de position alors que la multiplication exponentielle des courants avaient eu tendance à rendre extrêmement floues les divisions réelles, et ce, sans accroître des tensions déjà vives. Aux soutiens internes, le promoteur du nouveau think tank pourra également adjoindre des soutiens externes qui n’auraient pas été acceptés par l’appareil partisan.
Le phénomène de multiplication des nouveaux think tanks est récent. Il est encore trop tôt pour savoir le rôle que joueront ces organisations dans la mobilisation des soutiens, lors de primaires par exemple. Mais le choix d’avoir doté certains de ces think tanks, comme Génération France ou Désir d’Avenir, de comités locaux peut laisser à penser que leurs promoteurs espèrent leur faire jouer un rôle opérationnel dans les campagnes à venir pour la désignation des candidats, en parallèle ou en concurrence des fédérations de l’appareil partisan.
Le nouveau think tank est donc également une machine électorale au service de son promoteur.

Déliquescence de l’appareil partisan ou nouvelle polarisation de l’espace politique ?

Que sont au juste ces nouvelles organisations ? Leurs promoteurs les désignent comme des think tanks à part entière, organisations structurées et indépendantes dont la seule vocation serait la production de solutions innovantes de politiques publiques, ce qui correspond effectivement bien à la définition de think tank retenue par l’Observatoire Français des Think Tanks. Pourtant, ces nouveaux think tanks présentent également toutes les caractéristiques de « machines électorales » au service de leurs initiateurs.
Le phénomène a une dimension conjoncturelle (échéances électorales importantes en 2010 et 2012, renouvellement d’une partie du personnel politique lié au changement de génération en cours, préparation de la succession de Nicolas Sarkozy en 2017) mais il n’est pas exclu que certains de ces nouveaux think tanks fassent émerger des lignes de fractures idéologiques, prémices d’une recomposition des appareils partisans, voire d’une modification profonde de l’espace politique français.

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