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Les think tanks : cerveaux de la guerre des idées

Nouvelle édition

8 juin 2009

Les éditions Le Félin publient un nouvel opus de l’ouvrage de Stephen Boucher et Martine Royo intitulée « Les think tanks : cerveaux de la guerre des idées ».

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Les think tanks : cerveaux de la guerre des idées
Auteurs : Stephen Boucher, Martine Royo

Lors de sa première sortie en avril 2006, cet ouvrage qui se voulait être une mise en perspective du phénomène « Think Tank » avait à l’époque le mérite d’apparaître dans un quasi désert tant la production intellectuelle sur les think tanks en France était faible.
Depuis 2006, on a constaté en France un intérêt grandissant pour les think tanks. De plus en plus d’universitaires y consacrent d’ailleurs leurs thèses. Néanmoins, cette deuxième édition parue en février fait encore figure d’exception dans le paysage intellectuel français de part son objet et l’envergure que les auteurs ont voulu lui donner. Force est de constater que le passage entre la sphère universitaire et les publications plus « grand public » fait encore largement défaut.

Un animal politique difficile à cerner.

Cet ouvrage doit avant toute chose se lire comme une œuvre pédagogique. Les auteurs cherchent à mettre en perspective un phénomène politique et tentent une analyse comparée entre différents pays.
La pédagogie de cet ouvrage réside dans le fait que les auteurs s’essaient à une définition objective de ce que recouvre ce terme de « think tank ». Parfois utilisé à tort, souvent utilisé comme outil marketing pour valoriser une hypothétique force de frappe intellectuelle, le terme de « think tank » fait office de fourre tout dans lequel il était nécessaire de remettre un peu d’ordre sans pour autant négliger ou dévaloriser toute tentative de mise en place de structures intellectuelles innovantes.
Pour cela, l’ouvrage met en avant neuf critères permettant d’opérer un premier tri. Car les organisations appelées « think tank » ne sont pas les seules structures à vocation intellectuelle.

Parmi ces neufs critères, nous n’en retiendrons que quelques uns comme base de départ et qui permettent rapidement de mettre en perspective ce type d’organisation. En effet, un think tank est un organisme permanent dont la vocation est de produire des solutions de politiques publiques à l’échelle d’une nation ou d’une zone géographique déterminée. Cette structure doit posséder son personnel propre. La permanence de cette structure associée à du personnel dédié est un élément primordial. Cela écarte de facto tous les organismes, groupes de travail ou commissions ad hoc qui se créent selon les modes pour travailler sur un sujet spécifique et qui disparaissent une fois la thématique rayée de l’agenda politique. Le caractère d’indépendance n’est pas discriminant dans la mesure où seule la qualité « perçue » et opérationnelle des propositions seront jugées in fine par les politiques qui sont les principales cibles des propositions des think tanks. Selon les pays, il y a une culture de l’indépendance plus ou moins forte. Cette notion d’indépendance est également interprétée différemment selon les pays. La légitimité d’un think tank est parfois corrélée à son degré d’indépendance vis-à-vis de l’Etat comme par exemple aux Etats Unis où l’expertise privée ou citoyenne a d’abord été perçue comme une alternative à l’omniscience de l’Etat fédéral. On en revient ici aux fondements de la construction politique de cette nation et de la dichotomie entre le pouvoir central et le peuple considéré comme souverain. Chacun se méfiant l’un de l’autre. Mais cette question de l’indépendance est en réalité un faux problème car l’indépendance pure et parfaite n’existe pas. Les think tanks sont comme toutes les autres formes d’organisations liées quant à leurs genèses à des conditions historiques et sociales déterminées. Vouloir en faire des objets sociaux désincarnés n’aurait pas de sens et l’on s’éloignerait des raisons historiques et donc politiques de leur existence.

D’ailleurs, les auteurs traitent de manière approfondie les conditions historiques d’apparition des think tanks et dressent même une chronologie exposant les principales vagues de création de think tanks aux Etats-Unis, en Grande Bretagne et dans une moindre mesure en France et en Europe. On constate en effet qu’il existe une corrélation entre les grandes crises du vingtième siècle (guerre, crises économiques…) et l’émergence de ces structures dont l’une des vocations est de penser le monde d’après.

Les quatre vagues principales identifiées par Stephen Boucher et Martine Royo sont la première guerre mondiale, la fin de la seconde guerre mondiale, le choc pétrolier de 1973 et la chute du mur de Berlin en 1989. Gageons qu’avec le recul d’une dizaine d’années, l’après 11 septembre 2001 s’inscrira probablement comme la cinquième vague de création de think tanks à l’échelle du monde cette fois.

Afin de rendre le phénomène think tank plus intelligible, les auteurs s’essaient à une typologie intéressante. Typologie qu’ils avaient déjà mise en avant lors de la première édition. Quatre catégories de think tanks sont ainsi définies : les advocacy tanks, les think tanks de parti politique, les think tanks sous contrats et les think tanks universitaires. Cette catégorisation a le mérite de dresser un périmètre qui existe effectivement et pose les bases d’un cadre analytique sans chercher pour autant à le figer.

De l’influence des think tanks…

L’une des nouveautés de cette édition réside dans cette tentative d’élargir le champ de l’étude et d’y inclure la situation dans des pays aussi divers que la Russie, l’Inde, la Chine après avoir mis en lumière la situation aux Etats Unis et en Europe.
Les auteurs ont bien compris que même si les think tanks ont d’abord émergé au sein des démocraties libérales d’occident, les enjeux liés à leur existence et le combat pour les idées dépassent dorénavant le cadre restreint de ces démocraties et ce notamment par le biais de ce que les auteurs nomment la « diplomatie intellectuelle ». On regrettera seulement que cette notion n’ait pas été plus approfondie et explicitée considérant l’émergence de nouvelles puissances. Par ailleurs, un parallèle avec les notions de soft/smart power de Joseph Nye aurait pu être intéressant.

Derrière cette expression de « diplomatie intellectuelle », on retrouve l’idée d’influence. Cette question de l’influence est au cœur de l’imagerie du sens commun qui voudrait que les think tanks soient des cercles fermés d’initiés ayant un accès direct aux décideurs politiques. Force est de constater que cette image est très largement excessive même s’il existe notamment une certaine homogénéité quant au recrutement des chercheurs ou d’experts. Stephen Boucher et Martine Royo s’évertuent justement à démontrer que loin d’être acquise la capacité d’influence est au cœur de la démarche d’un think tank. L’influence de certains think tanks est parfois bien réelle, celle-ci reste cependant un enjeu de première importance et très peu nombreux sont les think tanks capables d’affirmer, preuve à l’appui, que telle mesure gouvernementale est directement inspirée de leurs propres travaux.
Les auteurs affichent quelques exemples qui n’arrivent pas à masquer la difficulté d’établir une paternité fiable à une idée ou une proposition de politique publique tant le circuit des idées, des prises de décision est complexe.

L’ouvrage démarre pourtant sur LE cas d’influence d’un think tank néoconservateur américain qui aura changé la face du monde en ce début de XXIème siècle à savoir le PNAC, Project for New American Century, qui a directement conduit à l’invasion de l’Irak par les troupes américaines en 2003. Ce projet mûri par les néoconservateurs durant toute la décennie 90 aura trouvé son détonateur avec les attentats du 11 septembre 2001 fournissant notamment à l’administration Bush un cadre légal avec la notion de guerre préventive face à une opinion publique vengeresse et donc aveugle.
Cet exemple ne peut se comprendre sans une certaine connaissance de la structure du champ politique américain. En effet, à chaque changement d’administration, des milliers de fonctionnaires font la navette entre le monde des entreprises (la plupart du temps américaines) ou celui des think tanks vers des postes parfois hautement stratégiques au sein de la nouvelle administration. Donc non seulement les membres du PNAC (Paul Wolfovitz, Donald Rumsfeld, Dick Cheney, Lewis Libby…) ont imaginé cette invasion de l’Irak mais ils l’ont également mise en œuvre une fois au pouvoir avec l’administration Bush. On n’est donc très loin du modèle « classique » qui prévaut dans la plupart des pays du monde où ce système de navette n’atteint aucunement l’ampleur qu’il prend aux Etats Unis. Si cela concernait un petit pays personne n’y trouverait à redire. Seulement il s’agit ici de la nation la plus puissante au monde. Donc ce qui se passe dans un cercle restreint d’intellectuels à Washington peut, un jour ou l’autre, concerner l’ensemble de la planète.

Ces questions de l’influence et du combat autour des idées sont également largement utilisées pour expliquer le retard de l’Union européenne et de ses membres en matière de think tanks. A l’exception notable de la Grande Bretagne qui a été le berceau historique de la constitution des think tanks à la fin du XIXème siècle, les auteurs considèrent que de manière générale l’Europe n’est pas bien armée dans ce qu’ils nomment la « guerre des idées ». Ils prennent notamment pour exemple la Grande Bretagne qui est considérée comme l’une des nations les plus eurosceptiques mais qui en même temps apparaît comme être l’une des plus influentes auprès des institutions européennes. De là pointe une certaine contradiction des auteurs qui regrettent le faible nombre de think tanks dits « sérieux » et « rigoureux » face à une croissance de ce qu’ils nomment les advocacy tanks qui sont de véritables machines idéologiques au service de dogmes qu’ils soient politiques, économiques ou sociaux. Comme si les think tanks dits sérieux ne véhiculaient pas eux-mêmes une part d’idéologie. Croire, en effet, que des think tanks aussi sérieux que Notre Europe ou Bruegel par exemple soient libres de tout présupposé est difficilement tenable. Les auteurs mêlent a priori deux choses différentes à savoir d’une part la capacité d’un Etat à influencer les institutions européennes et d’autre part la faiblesse du nombre de think tanks traitant des questions européennes.

Les think tanks sont parfois utilisés par des nations dans le cadre de ce que l’on nomme le soft power. Il ne faudrait pas pour autant réduire leurs rôles à de simples faire-valoir de la politique de leur pays.
Vouloir influer sur la conduite des politiques menées en Europe pour l’intérêt général est une chose, vouloir rentrer dans la « guerre des idées » au niveau mondial en est une autre. Les think tanks européens ne sont pas différents en cela du reste des acteurs du champ politique européen où la notion de puissance européenne (qu’elle soit économique, militaire, normative, culturelle…) ne fait naturellement pas consensus.

Pour conclure, cet ouvrage représente une introduction intéressante pour qui veut en savoir plus sur les think tanks. Les personnes averties n’apprendront pour leur part que peu de choses. Nous pouvons regretter que certains points importants comme le mode de financement des think tanks n’aient pas été approfondis.
La forme originale de l’ouvrage est également à souligner dans la mesure où les démonstrations sont également accompagnées d’interviews de personnalités politiques ou issues directement des think tanks. Aux vues des volumes insignifiants d’ouvrages en langue française consacrés aux think tanks, cette deuxième édition plus étoffée a le mérite d’essayer de rendre compte d’un animal politique qui essaime de plus en plus en Europe continentale et dans d’autres parties du monde pourtant non concernées il y a encore quelques dizaines d’années. Cela démontre, si besoin en était, que loin d’être anodin, le combat autour des idées demeure et se fait même de plus en plus intense.

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