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Martine Royo - Il faut mettre fin à l’incommunicabilité entre le pouvoir et les think tanks

6 septembre 2007 par Martine ROYO

Martine Royo est journaliste économique. Elle a notamment collaboré avec l’AFP, le Nouvel Economiste, les Echos. Aujourd’hui, elle anime et coordonne l’action d’Amnesty International France dans la région des Balkans. En avril 2006, elle a publié un ouvrage avec Stephen Boucher : Les think tanks - Cerveaux de la guerre des idées aux éditions du Félin. Observatrice avisée de l’évolution des think tanks en France, Martine Royo nous livre sa réflexion sur la relation entre penseurs et décideurs.

En France, c’est l’incommunicabilité qui caractérise trop souvent les relations entre le monde des décideurs politiques et le monde des idées. Or un think tank efficace doit marcher sur deux jambes : la qualité de sa recherche et l’influence, c’est-à-dire la capacité à convaincre les politiques du bien fondé de ses idées, donc à promouvoir leur mise en oeuvre. C’est cette deuxième jambe qui montre des faiblesses dans la plupart des think tanks français. Pourquoi ? Tout simplement parce que nous sommes un pays où les élites de la haute administration, ministres compris, ne font pas confiance à la société civile. Donc l’Etat a pris l’habitude de créer ses propres think tanks et de se désintéresser de la recherche qui n’est pas faite dans ce cadre là. Comme le disait fort bien Jean-Louis Gergorin, à l’époque vice-président d’EADS, lors d’un séminaire organisé par Sciences-Po sur ce sujet l’année dernière : “En France, en dehors du monarque, rien n’existe”.

Résultat : les think tanks français sont trop peu nombreux, trop pauvres, trop cloisonnés, ou bien enfermés dans le giron de l’Etat qui, sans toujours être un patron frileux ou pourfendeur d’indépendance, est toujours suspect d’ingérence. L’influence internationale de l’Hexagone en souffre, en particulier quand il s’agit d’influencer la politique européenne surtout à l’heure où la Commission de Bruxelles et le Parlement européen consultent de plus en plus la société civile.

Paradoxalement, c’est l’influence britannique qui l’emporte à Bruxelles. Le paradoxe n’est peut-être qu’apparent dans la mesure où bon nombre des think tanks bruxellois nés d’une initiative britannique sont de conviction plus européenne que leur gouvernement. D’ailleurs, l’arrivée de Gordon Brown au poste de Premier Ministre, dont l’euroscepticisme n’est plus un mystère pour personne, pourrait les rendre moins réceptifs aux sirènes de Downing Street qu’à l’époque de Tony Blair qui exerçait une certaine fascination sur les intellectuels anglais. En outre, leur légitimité plonge ses racines dans la tradition : les think tanks sont après tout une invention britannique, pas française. La doyenne des think tanks européens est la Fabian Society, fondée en 1884, qui s’est intéressée la première aux conséquences sociales de l’industrialisation de l’Europe avant d’afficher son engagement passionné pour la justice sociale et de se joindre, en 1900, aux syndicats pour fonder le Parti Travailliste.

La France a toujours préféré les clubs, qui sont la continuation des salons des XVIIème, XVIIIème et XIXème siècles. Dans ces cercles très fermés, dirigeants politiques et économiques échangent des idées sur les grands problèmes du moment mais ne s’appuient sur aucune recherche ciblée de type universitaire. Autant dire que ces clubs possèdent l’une des caractéristiques du think tank : l’influence, mais que la recherche y est absente. Ils restent donc trop superficiels pour que leur influence dépasse les frontières de l’Hexagone. Pour toutes ces raisons, la France a pris du retard dans la création de think tanks, non seulement par rapport à la Grande Bretagne mais aussi par rapport à l’Allemagne, qui a des fondations puissantes, financées par les partis politiques (la Friedrich Ebert Stiftung, proche du SPD, et la Konrad Adenauer Stiftung, proche de la CDU notamment) qui financent elles-mêmes des instituts de recherche, sur l’économie ou les relations internationales, mondialement connus : le DIW de Berlin, l’IFO à Munich, le HWWA de Hambourg, le RWI d’Essen.

Nicolas Sarkozy, n’est pas énarque. Il pourrait peut-être changer les choses. Il pratique volontiers l’ouverture à la société civile comme en témoigne l’arrivée de Martin Hirsch, qui présidait la Compagnie d’Emmaüs (la fondation de l’Abbé Pierre,) devenu Haut Commissaire aux solidarités actives dans le gouvernement de François Fillon, et celle de Fadela Amara, la présidente de “Ni putes ni soumises”, devenue secrétaire d’Etat auprès de la ministre du logement. Se montrera t-il aussi ouvert à l’égard des think tanks non étatiques ? Tout ce que l’on sait c’est qu’au deuxième semestre 2006, dans la perspective des élections présidentielles et législatives, il avait demandé à François Fillon de créer un think tank pour ses propres besoins et sans doute aussi ceux de l’UMP. Le fait qu’il y ait renoncé veut-il dire qu’il préfère ne pas limiter le cercle des penseurs auprès desquels il puise ses idées ? Irriguer la recherche indépendante sur les grandes questions politiques, économiques et stratégiques de notre époque aurait le mérité de renforcer l’influence de la France en Europe et dans le monde. Car nos chercheurs pourraient se déplacer plus aisément, frotter leurs théories à celles des penseurs étrangers les plus éminents, et finalement porter la voix de la France dans les cercles internationaux où elle est trop absente. Une révolution sans bruit qui passe par le financement des think tanks les plus performants, pas les plus complaisants, et par l’écoute de ce qu’ils ont à dire. La décision de mettre en oeuvre est ensuite le choix du prince.

Par Martine Royo

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