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Pierre Collantier - Max Weber (1864-1920), "le savant et le politique"

8 avril 2008

Pierre Collantier est chercheur en philosophie. Ses domaines de recherche portent sur l’anthropologie philosophique, la sociologie et la philosophie morale et politique.
Il est président de l’association MCPS – Mouvements, conflits et pratiques sociales.

Bien avant l’invention de l’intellectuel engagé, la vie et l’oeuvre de Max Weber portent le témoignage de la difficulté qu’il y a à faire coïncider dans une même existence les exigences contradictoires de la pensée et de la politique. Max Weber est célèbre pour être l’un des pères fondateurs de la sociologie et l’un des penseurs les plus féconds de son époque. Les questions qu’il a posées, et les réponses qu’il a tentées d’y apporter continuent de susciter de nombreux débats, ce qui est la marque des grands penseurs, ceux qui ont su, avec plus d’acuité que les autres, révéler les grands problèmes de leur temps, et ont voulu les prendre à bras le corps. Dans cette catégorie de penseurs, Weber, pas plus qu’un autre, ne fait l’unanimité, mais son oeuvre continue d’agir comme un aiguillon, qu’elle soit admirée ou contestée. Si son influence fondatrice pour la sociologie est souvent soulignée, il ne faut pas oublier qu’il fut également juriste (il commença par enseigner le droit), économiste, historien, et que la dimension politique et philosophique de son travail fut également d’une importance considérable. Enfin, il écrivait dans les journaux et mena une activité politique qui prit une place de plus en plus importante dans sa vie, surtout après la défaite allemande de 1918. C’est dans ce contexte de l’après-guerre que Weber, opposant à l’empereur Guillaume II, prononce ses deux célèbres conférences sur la vocation du savant et sur la vocation du politique.

Le témoignage de Karl Löwith est particulièrement significatif de ce que purent représenter ces conférences dans l’Allemagne défaite de l’après-guerre : "Au milieu de cette désagrégation générale de toutes les valeurs intérieures et extérieures, à la survivance desquelles seuls nos pères croyaient encore, il n’y eut en Allemagne qu’un seul homme qui, par son discernement et son caractère, sut trouver les mots capables de nous toucher : Max Weber. (…) Il nous bouleversa. Ses mots étaient le reflet de l’expérience et des connaissances accumulées pendant toute une vie ; tout provenait directement du plus profond de luimême, avait été repensé avec une intelligence critique et s’imposait par le poids de cette personnalité considérable. A des questions précises, il ne donnait jamais une solution facile. Il dissipait tout ce qu’il y avait d’illusoire dans les aspirations et pourtant, chacun devait le ressentir, cet esprit clair ne manquait pas de la plus profonde humanité. Après les innombrables discours révolutionnaires des activistes lettrés, les paroles de Weber sonnaient comme une délivrance." [1] "La profession et la vocation de savant" reprend de grands thèmes de la pensée wébérienne dans une brillante analyse de la vocation et de l’éthique de la recherche scientifique. On y trouve surtout l’expérience, parfois tragique, d’un homme, celle de la nécessaire différence entre la vocation de savant et l’action politique. C’est sur cet aspect que nous voudrions nous arrêter ici.

Pour Weber, la science ne saurait répondre à la question du sens de l’existence, pas plus qu’elle ne doit se prononcer sur la question des valeurs. Si elle peut servir à faire des choix sur les moyens pouvant permettre d’atteindre une fin, elle ne peut et ne doit pas servir à choisir entre des fins. Et ceci pour des raisons propres à la science que Weber détaille, l’une d’entre elles étant "que partout où l’homme de science intervient avec son propre jugement de valeur, il cesse de comprendre pleinement les faits" [2]. Il y a également cet autre motif, fondamental : "L’impossibilité de défendre “scientifiquement” des prises de position pratiques, excepté dans le cas de la discussion des moyens nécessaires pour un but que l’on présuppose donné de manière fixe, résulte de raisons bien plus profondes. Cette défense est fondamentalement dépourvue de sens parce que les différents ordres de valeur du monde sont engagés les uns avec les autres dans une lutte sans issue" [3] Car, en dernière instance, les prises de position pratiques sont la conséquence et se réfèrent toujours à un ordre de valeur.

Weber établit ici une véritable ligne de démarcation entre ce qui est du ressort du discours scientifique d’une part, et le discours prenant partie sur les pratiques et sur la politique d’autre part. Cette distinction est primordiale aujourd’hui, au moment où une forme gênante de confusion est entretenue dans les médias. Des experts, professeurs d’université, bénéficiant de la légitimité que leur procure leur statut institutionnel, se prononcent abondamment sur des questions pratiques et politiques. Ceci ne poserait pas problème s’ils clarifiaient le point de vue à partir duquel ils s’expriment, notamment lorsque leur discours sert de justification à l’action politique. Or, bien souvent, lorsque nous les entendons dire "pédagogie" – un mot à la mode qui est bien le moins que l’on puisse attendre d’un professeur –, nous devons entendre "persuasion". En son temps, Weber a défendu de nombreuses positions pratiques, mais il l’a toujours fait en précisant dans quel registre de discours il se situait. Dans une salle de cours ou dans tout autre lieu où la critique ne peut s’exercer, il faut s’en tenir strictement au discours scientifique. Il n’a en tout cas jamais cherché à se servir de sa position académique pour persuader. Pour lui, l’éducation consiste en particulier à apprendre à entendre des faits désagréables pour ses convictions personnelles. Le rôle du professeur est de faire en sorte "que l’auditeur soit en état de trouver le point à partir duquel il peut lui même, compte tenu de ses propres idéaux ultimes, prendre position à ce propos" [4].

Lorsqu’il prend position politiquement, le savant doit entendre ces mots : "Notre fichu devoir est alors précisément de prendre parti d’une manière clairement reconnaissable. Les mots que l’on emploie ne sont pas alors des moyens d’analyse scientifique, mais des moyens de la propagande politique sollicitant la prise de position des autres. Ce ne sont pas des socs de charrue pour ameublir la terre de la pensée contemplative, mais des épées contre des adversaires, donc des moyens de lutte." [5] Cette exigence a un nom : la probité intellectuelle. Pour ceux qui ne sauraient la satisfaire, Weber, prolongeant l’analogie entre politique et religion développée dans le texte, a cette suggestion : "Les prophéties émises de la chaire ne créeront, au bout du compte, que des sectes fanatiques, mais jamais une communauté authentique. A celui qui ne peut supporter avec virilité ce destin de notre temps, il faut conseiller de retourner en silence, sans les proclamations publiques usuelles des renégats, mais avec simplicité et discrétion, dans les bras largement ouverts et miséricordieux des vieilles Eglises. Elles ne lui rendront pas ce retour difficile." [6]

Notes

[1Karl Löwith, Ma vie en Allemagne avant et après 1933, Hachette, Paris, 1988, p. 32.

[2Max Weber, Le savant et le politique. Une traduction nouvelle, La Découverte, Paris, 2003, préface, traduction et notes de Catherine Colliot-Thélène, p. 95.

[3Max Weber, op. cité, pp. 96-97

[4Max Weber, op. cité, p. 94

[5Max Weber, op. cité, p. 93

[6Max Weber, op. cité, p. 109

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