Observatoire européen des think tanks Think tanks and civil society : because ideas matter

Accueil > Think tanks > Généralités > Professionnalisation et marchandisation des idées

Professionnalisation et marchandisation des idées

Internet est il un outil convivial ?

31 mars 2009 par Benjamin GRASSINEAU

Ce que l’on retient aujourd’hui d’Ivan Illich, ce sont essentiellement ses analyses critiques sur le transport, la médecine, la convivialité et le développement. En revanche, la plupart de ses réflexions critiques sur l’école, la science, le droit et l’université, et toute son analyse de l’économie du savoir et des biens immatériels, demeurent aujourd’hui plus ou moins dans l’ombre.

Pourtant, dans l’œuvre d’Illich, la professionnalisation et la marchandisation de l’information sont au cœur même de la société industrielle ; ils en sont le point nodal, l’élément générateur. Les professions qui ont pour mission de contrôler le savoir, les institutions et les bureaucraties qui ont à charge de canaliser l’information, de la raréfier, de la produire et de la distribuer, accomplissent un travail qui est essentiel au maintien et à l’expansion de la société industrielle, et par là même à l’accroissement du gaspillage et des inégalités qu’elle engendre.

Ainsi s’exclame-t-il « l’idée de scolarité dissimule un programme par lequel il s’agit d’initier le citoyen au mythe de l’efficacité bienveillante des bureaucraties éclairées par le savoir scientifique. Et, partant, l’élève en vient à croire qu’une production accrue est seule capable de conduire à une vie meilleure. Ainsi s’installe l’habitude de la consommation des biens et des services qui va à l’encontre de l’expression individuelle, qui aliène, qui conduit à reconnaître les classements et les hiérarchies imposées par les institutions. ».

En somme, l’école est donc chez Illich, le principal moteur de la société de consommation. Et Illich va même plus loin, puisqu’il critique l’institutionnalisation et la marchandisation de la science, considérant que l’institutionnalisation du savoir est à l’origine de la dégradation la « plus profonde » qui soit, dans la mesure où elle « mutile l’imagination », et où elle contraint le citoyen à abdiquer « tout pouvoir en faveur de l’expert, seul compétent ». Plus généralement, c’est même le droit et la loi, qui patissent de cette professionnalisation, faisant des organes législatifs, des tribunaux et de la police, « un outillage au service de l’Etat industriel ». Les conséquences ultimes de cette professionnalisation des activités de contrôle de l’information, étant de geler le jeu démocratique, en empêchant les citoyens de s’approprier les outils, d’assurer leur autonomie et de s’investir pleinement dans les processus de décision politique.

Pour autant, on ne constate pas chez Illich de résignation. Car pour lui, le processus pourrait parfaitement être renversé, sous réserve, par exemple, que l’on s’efforce de mettre en place les conditions nécessaires à une recherche conviviale qui s’inscrirait dans des réseaux du savoir. À noter que ces réseaux pourraient, selon Illich, s’appuyer sur les technologies modernes, notamment sur les réseaux informatiques, à condition toutefois qu’ils répondent à quatre exigences.

  1. Qu’ils permettent de « libérer l’accès aux choses en abolissant le contrôle que des personnes pivées et les institutions exercent sur leur valeur éducative »
  2. Qu’ils assurent une libération du partage des compétences
  3. Qu’ils permettent de redonner à « la personne individuelle le pouvoir d’appeler à des réunions ou à les tenir ».
  4. Qu’ils « libèrent l’individu de l’obligation de modeler ses espérances conformément aux services que peuvent lui offrir les professions établies ».

En fonction de ces exigences, une recherche conviviale donnerait naissance à une science par l’homme, et non plus pour l’homme, comme c’est le cas dans la Recherche et Développement à l’heure actuelle. La science par l’homme est en effet l’antithèse de la R&D. Car c’est une science ouverte à tous, accomplie par ceux qui le souhaitent, et dont les finalités ne sont pas forcément éloignées des situations concrètes. Pour reprendre l’analyse de Paul Feyerabend, une telle science n’est pas obligatoirement abstraite, détachée des finalités locales, détachée également de sa vocation première, ou fondée sur un langage abscons. Elle demeure un outil convivial. En sachant que « l’outil est convivial dans la mesure où chacun peut l’utiliser, sans difficulté, aussi souvent ou aussi rarement qu’il le désire, à des fins qu’il détermine lui-même. L’usage que chacun en fait n’empiète pas sur la liberté d’autrui d’en faire autant. Personne n’a besoin d’un diplôme pour avoir le droit de s’en servir ; on peut le prendre ou non. Entre l’homme et le monde, il est conducteur de sens, traducteur d’intentionnalité. »

Nous avons là une problématique et une armature conceptuelle, transposable pour comprendre les enjeux que soulèvent actuellement le développement d’Internet et l’émergence de nouveaux intermédiaires dans l’échange de biens immatériels et dans le contrôle du savoir. La question se pose en effet de savoir si Internet peut conduire à une déprofessionnalisation de l’information et s’il y conduit effectivement. Autrement dit, s’il peut être, et s’il est un outil convivial.

Trois aspects semblent primordiaux pour aborder la question. Tout d’abord, Internet peut effectivement offrir un surplus d’autonomie à ceux qui y ont accès – donc conduire à une déprofessionnalisation. Il facilite en effet l’accès aux informations nécessaires à l’utilisation des outils présents dans la vie courante. En ce sens, il permet de s’affranchir, au moins partiellement, de la main-mise des professions sur l’usage de certains outils, ou sur le contrôle des informations relatives à cet usage. Mais cela est vrai, naturellement, tant que l’information demeure en libre-accès, et tant que l’information pertinente peut-être « trouvée » et interprétée facilement. Or, pour prendre un exemple, la langue peut constituer une barrière. De plus, il faut que les informations sur un sujet donné soient diverses, variées afin de pouvoir être adaptées à la personne qui désire les acquérir. Ceci nous amène au deuxième aspect. L’accessibilité à des informations variées et contradictoires, n’est garantie pleinement que si il y a une ouverture de la publication. Rappelons que la publication ouverte ne concerne pas l’accès aux informations, mais l’accès aux outils permettant la publication individuelle ou collective. Or, de ce point de vue, il est certain qu’Internet offre au citoyen un potentiel qui n’avait jamais été égalé auparavant. La preuve en est qu’il laisse la place à l’expression de courants politiques, idéologiques, religieux, jusqu’alors presque totalement ignorés.

De même, il est certain qu’il offre un fort potentiel pour ceux qui souhaitent exprimer leurs points de vue. Les forums, les blogs, les sites personnels sont autant d’outils pouvant être dits conviviaux, dans la mesure où ils offrent à n’importe quel individu la possibilité de s’exprimer et de confronter ses idées sur les sujets les plus divers. Et de fait, ils sont une mine d’informations précieuses pour un nombre considérable de sujets – des plus anodins aux plus sérieux et aux plus utiles. Enfin, dernier aspect, Internet favorise ce qu’on appelle aujourd’hui la désintermédiation dans l’échange de biens immatériels [1]. En effet, l’échange de fichiers musicaux, d’informations, de recettes, de photos, se fait de plus en plus indépendamment de l’intervention d’intermédiaires professionels. Ou du moins, si ces intermédiaires existent, ils n’influent pas sur la verticalité ou l’horizontalité de l’échange [2].
Internet est donc, sous ces aspects-là, un moteur essentiel de la déprofessionalisation des activités de contrôle, de production, d’évaluation et de diffusion des biens immatériels [3]. Mais, ombre au tableau, ce mouvement de déprofessionnalisation est aujourd’hui contrebalancé par trois tendances contraires.

Première tendance, la déprofessionnalisation se heurte à un encadrement réglementaire contraignant et à. l’influence du marché et des institutions sur les nouveaux espaces d’échange et de publication. Ainsi, même si le savoir qui est nécessaire à l’accomplissement d’une activité est librement accessible, il n’est pas forcément possible, d’un point de vue légal, d’accomplir cette activité sans recourir à des professionnels – par exemple, en France il est interdit de distiller de l’alcool, même si on connaît la méthode pour y parvenir – ; d’autre part, les professionnels pratiquent une publicité plus ou moins « agressive » pour dissuader les individus de produire leurs biens et services eux-mêmes, et de bénéficier de biens et services issus de l’économie non-marchande et donc de se passer des services professionnels. Dès lors, malgré l’intérêt qu’il y a à recourir à des services ou biens non-marchands, à qualité égale on constate que le recours aux biens et services marchands est nettement plus important. Par exemple, l’utilisation du système d’exploitation Linux, qui est pourtant gratuit, de très bonne qualité et qui est un outil convivial, est extrêmement basse – moins de 0,5 % des postes individuels dans le monde – par rapport à celle des systèmes d’exploitation propriétaires. Par ailleurs, un point qui doit également être mentionné, c’est qu’il existe de toute évidence un vide éducatif et des barrières culturelles limitant cette déprofessionnalisation. En effet, l’apprentissage de savoirs-faire « manuels », essentiels pour pratiquer certaines activités, d’un esprit et d’une attitude critique vis à vis des institutions, et des professions et des firmes dispensant des biens et services marchands, sont incontestablement défaillants dans le système éducatif actuel. C’est du moins ce qu’il ressort des analyses de Feyerabend et Illich. Par ailleurs, des freins culturels peuvent aussi intervenir, puisque le recours aux professionnels et à l’échange marchand s’appuie sur un ensemble de prédispositions culturelles, tels par exemple, le déni de l’économie non-marchande (l’adage populaire dit par exemple « à tout travail mérite salaire ») ; les croyances relatives à la division du travail et au prestige du métier, rendant plus ou moins incongrue la pratique de certaines professions en amateur et rendant presque obligatoire le recours à des professionnels ; le classement hiérarchique qui peut exister entre les différentes activités (certains travaux apparaissent dégradants), etc.

Deuxième tendance, dans le domaine de la diffusion et de la production des biens immatériels, les professionnels tentent de plus en plus de se réapproprier les outils existants. C’est frappant notamment dans l’informatique libre, qui est sans cesse menacée par l’informatique propriétaire [4]. Les professionnels employant souvent des mesures législatives pour protéger leur monopole sur certains outils – les brevets logiciels par exemple. Mais c’est vrai également dans la publication scientifique, dans la recherche sur Internet, dans la diffusion de divers contenus culturels (photos, musique), et dans d’autres domaines. Certes, on observe des réactions de « défense », par exemple le projet GNU, les fournisseurs d’accès coopératifs, les licences Creative Commons, les sites de publication ouverte, les moteurs de recherche collaboratifs, etc. Mais dans certains domaines, ce « Web alternatif » est de plus en plus cantonné à la « marginalité », là où autrefois il occupait une position prépondérante.

Troisième tendance, ces outils conviviaux peuvent être rattrapés par une institutionnalisation « interne ». De plus en plus, en effet, on voit des forums, des sites de publication ouverte, des projets open-source fermer leur porte, se hiérarchiser et se calquer sur des modèles institutionnels traditionnels. Les principes d’ouverture, d’égalité et de libre-accès, signifiants chez les premiers acteurs d’Internet, semblent donc céder du terrain au profit de formes d’appropriation des outils plus « classiques » et indéniablement moins conviviales. Par ailleurs, on constate la naissance de nouveaux intermédiaires professionnels ou institutionnels, issus de la mouvance Internet.

Ces trois tendances permettent d’observer, dans les activités visant à contrôler les biens immatériels, l’émergence et l’affirmation de trois principaux acteurs.

D’un côté, les anciennes professions et institutions, fonctionnant selon une logique de contrôle, de monopole et d’expansion, et tentant de conquérir ces nouveaux espaces d’échange. De l’autre, des citoyens des mouvements plus ou moins à la marge, qui profitent de ces outils conviviaux et tentent de les maintenir conviviaux. Enfin, entre les deux, pourrait-on dire, une classe de nouveaux intermédiaires, qui bouscule les pouvoirs des institutions et des professions établies, et constitue indéniablement une nouvelle force active de l’économie des biens immatériels.

Ces nouveaux intermédiaires, dont les think tanks font par exemple partie, peuvent alors se ranger, en fonction de leurs intérêts, aussi bien du côté d’une société conviviale que du côté des professions établies. Peut-on alors espérer qu’ils seront une « chance » pour l’expression du citoyen et pour son autonomie ?

Ce n’est pas évident, car il existe un risque qu’ils accroissent la distance entre le citoyen et les institutions établies, du moins si ils n’adhèrent pas implicitement et spontanément à une éthique valorisant l’ouverture, la parole égalitaire et la parole démocratique. Et pire, quand bien même ils adhéreraient à une telle éthique, celle-ci pourrait-elle survivre à un marché de la publication de plus en plus concurrentiel, où l’expertise scientifique, les diplômes, la réputation deviennent les seuls gages de crédibilité vis à vis des institutions politiques établies ? C’est peu probable. Et il est même à craindre que le développement de ces nouveaux intermédiaires aura surtout pour effet d’accroître la marchandisation de certaines « activités politiques », telles que la prise de décision, la réflexion, l’évaluation, la recherche d’idées, la théorisation, jusqu’ici fondées sur un modèle bureaucratique,ce qui risque fort de ne pas mener nos modèles de sociétés vers d’avantage de convivialité.

Notes

[1Mais aussi de plus en plus des biens matériels, puisqu’il favorise la rencontre de personnes partageant les mêmes centres d’intérêt, l’échange horizontal de biens matériels sans contre-partie, etc. Voir sur ce sujet le site freecycle, qui permet à des personnes d’échanger ou de donner des biens gratuitement sans contre-partie, et sans obligation de recevoir.

[2Dans le WEB 2.0 par exemple, les personnes s’appuient certes sur des outils ou des structures qui sont souvent professionnelles, mais qui n’ont qu’une influence limitée sur la nature de l’échange, la valeur des biens échangées, le choix des personnes qui vont entrer dans l’échange, la valeur des personnes qui vont échanger, etc. Le plus souvent, ce sont les internautes eux-mêmes qui déterminent collectivement ces paramètres.

[3Notons d’ailleurs que cette dynamique de déprofessionnalisation n’a pas été mise en place par les bureaucraties établies (Etat, universités, maisons d’éditions, etc.)

[4L’informatique propriétaire est l’informatique fondé sur des licences propriétaires, par opposition à celle qui est fondé sur des licences libres. Pour une définition de la licence libre, voir http://gnu.org.

Suivez-nous !

Copyright Observatoire des think tanks - Powered by SPIP, Feat.B_HRO - Mentions légales