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Quelle critique des think tanks ?

21 février 2012 par Marie-Cécile NAVES

Critique d’"Un pouvoir sous influence. Quand les think tanks confisquent la démocratie", Armand Colin, 2011, de Roger Lenglet et Olivier Vilain.

Bien qu’il soit sous-titré « Quand les think tanks confisquent la démocratie », l’ouvrage Un pouvoir sous influence n’est pas une enquête sur les think tanks. C’est un pamphlet contre le néolibéralisme et la social-démocratie.

Dès les premières pages, le lecteur est plongé dans une atmosphère mystérieuse : on lui parle d’« hommes de l’ombre », de « maîtres des coulisses », d’« obscures officines », de « financiers [qui] tirent les ficelles » et « pensent la place [des leaders] ». Les « groupes qu’ils forment » sont « souvent qualifiés de think tanks ». Souvent ? Mais par qui ? Selon quels critères ? Jamais les auteurs ne donnent de définition des think tanks, si bien qu’ils sont confondus avec les lobbies, les conseillers en communication, les entreprises du CAC 40, les clubs politiques, les experts en général… Plus loin, les lobbies sont dits entretenir avec les think tanks « des relations souvent complices et (…) organiques » (p.15). Quels types de liens, précisément ? Sous quelles formes ? Via quels canaux ? Rien ne nous en est dit. À titre d’exemple, l’Association Française des Entreprises Privées (AFEP) est présentée comme un think tank (p. 13), puis comme un lobby (p. 151) - en réalité, c’est un lobby en faveur de la libre entreprise. Bref, dès le départ, le propos est confus.

Qu’est-ce qu’un think tank ?

Afin de pallier un manque majeur de l’ouvrage, faisons un effort de définition : un think tank est un organisme permanent (association, fondation, administration…) et non pas créé ad hoc, qui est doté d’un personnel propre et qui vise avant tout à proposer des solutions innovantes de politiques publiques, via des publications régulières et consultables par tous (livres, revues, presse écrite et radio-télévisuelle, colloques, etc.) Un think tank n’a pas pour but de se mettre au service d’un candidat à une élection. En outre, ce n’est pas un groupe de pression. Comme l’explique Sélim Allili, président de l’Observatoire français des think tanks, « le travail d’un think tank est avant tout de développer une expertise dans un domaine particulier (économie, fiscalité, santé publique, relations internationales...), ce qui le distingue fondamentalement d’un cabinet de lobbying ».

Par exemple, le groupe Bilderberg, dont il est question dans le livre, n’est pas un think tank, contrairement à ce qu’affirment les auteurs : ce n’est pas un organisme qui produit des idées ; c’est un club d’influence, un réseau qui réunit chaque année des personnalités issues de la diplomatie, du champ politique et des affaires. Bien sûr, certains membres de think tanks sont invités à participer à des conférences de ce type. Mais des universitaires le sont aussi, de même que d’autres penseurs étrangers au monde des think tanks (écrivains, journalistes, etc.).

Un pouvoir sous influence reproche aux think tanks leur manque d’indépendance. Pour Sélim Allili, « la notion d’indépendance est (…) interprétée différemment selon les pays. La légitimité d’un think tank est parfois corrélée à son degré d’indépendance vis-à-vis de l’État comme par exemple aux États-Unis où l’expertise privée ou citoyenne a d’abord été perçue comme une alternative à l’omniscience de l’État fédéral. (…) Mais cette question de l’indépendance est en réalité un faux problème car l’indépendance pure et parfaite n’existe pas. Les think tanks sont comme toutes les autres formes d’organisations liées, quant à leur genèse, à des conditions historiques et sociales déterminées. Vouloir en faire des objets sociaux désincarnés n’aurait pas de sens ». Effectivement, quel qu’il soit, l’expert indépendant n’existe pas.

L’écosystème des think tanks français est plus complexe qu’on ne croit

La pensée unique et l’annonce de la fin des idéologies sont présentées dans l’ouvrage comme étant le fruit du travail des think tanks, et notamment de feue la Fondation Saint-Simon. Or c’est lui prêter un grand pouvoir que de lui attribuer la responsabilité d’avoir fait « accepter à la gauche d’entrer dans la pensée unique et technocratique du libre développement du marché »((p. 46)). Les décideurs politiques n’ont pas attendu les think tanks libéraux et socio-démocrates pour accepter la mondialisation : comme l’ont démontré plusieurs chercheurs, le néolibéralisme n’a pas été dicté aux États de l’extérieur ; ceux-ci en auraient plutôt été des artisans majeurs (1).

Pour les auteurs, il n’y a de think tanks que néolibéraux. Tous seraient « financés par de puissants groupes privés (entreprises et/ou lobbies), concocte[raie]nt et propage[raie]nt une argumentation néolibérale à travers une production médiatique de plus en plus abondante souvent citée par les politiques »(p. 13). Leur seul credo serait de critiquer l’État et la protection sociale via une rhétorique progressiste - et donc mystificatrice. Les think tanks de gauche ne seraient pas de « vrais » think tanks : d’une part, ils seraient les seuls à être « ouverts à la pluralité [de leurs] intervenants »(p. 47). En réalité, ni plus, ni moins que les autres. D’autre part, ils s’apparenteraient à des associations de défense des droits de l’homme ou à des associations altermondialistes comme ATTAC parce qu’ils s’intéresseraient aux souffrances des gens. En conséquence, ils seraient « confinés aux marges politiques et médiatiques »(p. 24). Enfin, ils seraient résignés face au discours dominant : ainsi de la Fondation Jean Jaurès. Quant à Terra Nova, il aurait adopté une « sémantique résiduelle de gauche »(p.13) dans le seul but de masquer l’adhésion du parti socialiste au néolibéralisme le plus orthodoxe.

Que répondre à cela ? Qu’il y a bien sûr des think tanks néolibéraux. Mais qu’ils ne sont pas les seuls, loin s’en faut. Exemples parmi d’autres, la Fondation Copernic ou la Fondation Gabriel Péri, pour la gauche, et Novo Ideo ou l’Association pour la Fondation de l’Écologie Politique, chez les écologistes, peuvent être considérés comme de véritables think tanks. Et leur proximité avec les responsables politiques est tout aussi forte que chez leurs homologues libéraux et socio-démocrates.

Il existe aussi des think tanks institutionnels ou administratifs, comme l’Office Français des Conjonctures Économiques (OFCE) et le Centre d’Études et de Recherches Internationales (CERI), à Sciences-Po Paris, ou le Centre d’Analyse Stratégique (CAS), dont les chercheurs et les dirigeants n’entretiennent pas de lien avec les grands groupes financiers ou industriels.

Quid par ailleurs des think tanks – de plus en plus nombreux – dont la raison d’être est de défendre l’égalité des droits ou de lutter contre les discriminations ? Citons l’exemple du Cercle de la LICRA. Quid également de think tanks thématiques comme « Sport et citoyenneté », qui vise à promouvoir les bienfaits et les valeurs du sport ?

Vouloir influencer, est-ce influencer ?

Qui dira que les think tanks ne visent pas à avoir de l’influence ? Personne. Mais qui dira par ailleurs que quiconque s’exprime dans l’espace public (chercheur, écrivain, professeur, journaliste syndicaliste) n’a pas pour ambition d’y avoir une certaine audience ? Toute pensée publique est politique, à défaut d’être nécessairement idéologique. Toutefois, contrairement à ce qui est avancé dans l’ouvrage, l’immense majorité des think tanks ne travaillent pas « directement pour les partis et les décideurs »(p. 20) ; ils n’ont pas ce pouvoir. À cet égard, les auteurs ne se livrent à aucune démonstration : multiplier les formules comme « cette mesure est directement inspirée de [tel ou tel think tank] » ou « nous avons pu vérifier que » ne prouve rien. Des chiffres sont annoncés : « l’Institut Montaigne a été cité plus de 170 fois à l’Assemblée nationale et au Sénat entre 2007 et 2011 ». Quelle en est la source ? Comment ce calcul a-t-il été réalisé ? On n’en sait rien.

Les intellectuels et les médias sont-ils de simples agents du champ économique, incapables de libre-arbitre ? Avancer que le but des think tanks est de « ne jamais laisser à la population se faire sa propre opinion et les journalistes fourbir leurs propres analyses »(p. 156) apparaît comme méprisant et surtout inexact. Les think tanks n’ont ni « redéfini l’espace de la pensée politique »(p. 191), ni « capturé à la fois le débat public et le processus de décision »(p. 191). Les présenter comme des cercles fermés d’initiés dotés d’un accès direct aux décideurs politiques est excessif, même s’il existe une certaine homogénéité quant au recrutement de leurs chercheurs ou de leurs experts, car il est nécessaire d’avoir un certain capital culturel pour travailler sur des sujets économiques, sociétaux, internationaux ou écologiques pointus. Bien sûr, il existe des réseaux communs et des connections entre les champs intellectuel, politique, économique et médiatique : les idées circulent, mais on ne peut rien en déduire quant à leur influence réelle. Ce serait prêter aux think tanks un grand pouvoir, qu’ils n’ont pas : encore aujourd’hui, en France, ce sont surtout les cabinets ministériels, dont les membres ont des parcours souvent semblables (ENA, haute fonction publique), qui décident des orientations des politiques du pays. De leurs notes, rapports et éléments de langage, que sait-on dans l’espace public ? Rien ou presque. De leur côté, les think tanks rendent publiques l’ensemble de leurs publications. Ils sont des lieux d’expression du débat d’idées. Celui-ci n’est pas, n’est jamais parfait. Mais les think tanks, loin de confisquer la démocratie, bien souvent la consolident, notamment parce qu’ils représentent des opinions diverses, incarnent un certain pluralisme de la pensée.

Retour de la querelle sur l’intellectuel public légitime

« Pourquoi la vie intellectuelle doit-elle être rémunérée dès lors qu’elle concerne la vie politique ? », demandent les auteurs. On est tenté reformuler la question : pourquoi la vie intellectuelle, même quand elle traite de politique, ne pourrait-elle être rémunérée ? Or elle ne l’est presque jamais, y compris dans les think tanks : la plupart de leurs contributeurs sont bénévoles ; leur but est de participer à une entreprise de pensée correspondant à leurs idées et à leurs compétences, et d’obtenir (ou de renforcer) un capital symbolique (être vu comme un expert).

Les auteurs dénoncent aussi le fait que les membres des think tanks n’ont « aucune légitimité électorale »(p.14). Outre que l’on peut s’interroger sur la nécessité d’être un élu du peuple pour participer au débat d’idées, il est utile de souligner que la multiplication des groupes d’experts – qui n’a pas attendu les think tanks - , résulte directement de la complexification croissante de la société (crises, incertitudes…), au sein de laquelle la vox populi est parfois d’un bien faible secours (ainsi de la « démocratie d’opinion » par le biais d’Internet). La tension entre expertise et démocratie est une problématique déjà ancienne (2) qu’on ne dénouera pas ici : on voit donc mal comment la responsabilité en incomberait aux think tanks.

De surcroît, on ne peut prétendre qu’il n’y a en France aucun contre-pouvoir intellectuel à l’idéologie néolibérale, et que tout groupe de pensée influent est nécessairement en faveur du démantèlement de l’État. Dans Un pouvoir sous influence, les intellectuels dans leur ensemble sont pourtant qualifiés de corrompus, en raison d’une « surenchère des productions néolibérales sponsorisées dans le monde universitaire et dans l’édition »(p. 198). C’est, pour le cas français, très exagéré : un nombre important d’ouvrages et de revues sont publiés dans des maisons d’édition non mainstream et trouvent leur public.

La question qui est posée, en filigrane, est finalement la suivante : qui incarne aujourd’hui l’intellectuel public ? Dans l’analyse des relations du savant et du politique depuis la fin du XIXe siècle qu’il expose dans Les fils maudits de la République (3), Gérard Noiriel définit trois catégories-types de penseurs en France, qui n’ont cessé d’être concurrentes :
- l’intellectuel révolutionnaire, plus communément appelé « intellectuel engagé », proche du marxisme et critique du pouvoir. Il a connu son heure de gloire jusqu’aux années 1970.
- l’intellectuel de gouvernement, réformateur, soucieux de vulgariser le savoir et de collaborer avec le pouvoir politique. Il connaît une forte audience depuis les années 1980.
- l’intellectuel spécifique – tel que défini par Foucault dans les années 1970 - : souvent universitaire, il intervient dans l’espace public non pas, à l’instar de l’intellectuel révolutionnaire, au nom d’un universel mais en fonction d’un savoir précis, spécialisé – généralement en sciences sociales. Il vise à préserver l’autonomie de la science et à faire de celle-ci un contre-pouvoir.

C’est surtout l’intellectuel de gouvernement – et dans une moindre mesure l’intellectuel spécifique - que l’on retrouve dans les think tanks et dans leurs réseaux (politiques, médiatiques, administratifs, etc.). Lorsque G. Noiriel appelle à la mobilisation des intellectuels spécifiques pour comprendre, critiquer et expertiser la société, on ne peut que le rejoindre. Et souhaiter que les think tanks puissent constituer un outil de cette mobilisation. En effet, le problème n’est pas le type de structure dans lequel la parole publique peut s’exprimer, mais le type de parole publique que l’on y développe.

Le cas américain

Dans les pages qu’Un pouvoir sous influence consacre aux think tanks américains, il est écrit que, comme pour leurs homologues français, ils se réduisent à la droite ultralibérale – Brookings Institution comprise ! -, l’économie semblant être leur seule thématique de travail. Nulle mention par exemple du puissant Center for American Progress, proche du parti démocrate, qui a largement contribué à la victoire de Barack Obama en 2008, et dont certains de ses dirigeants se sont retrouvés à la Maison blanche après son élection.

Le passage sur les néoconservateurs américains est éloquent : outre la confusion avec les conservateurs, leur histoire (pourtant très complexe) et leur action sont censées se résumer à l’ultralibéralisme économique. En réalité, d’une part ils n’ont pas toujours été proches du parti républicain ; de l’autre, ils se sont beaucoup concentrés sur la politique étrangère (ils ont toujours défendu un fort budget de la défense) et la politique culturelle américaines (4) ; enfin, leur influence s’est considérablement réduite depuis la fin de la deuxième mandature Bush, au profit des libertariens, des Tea Party et de la droite religieuse. L’exemple de la réforme de la santé en est emblématique.

Aux États-Unis, où les think tanks sont bien plus influents qu’en France, la tradition de l’expertise remonte au XIXe siècle et ne peut se résumer à la pression des groupes financiers. Elle résulte des transformations structurelles de l’université : le développement des sciences sociales, dans le contexte positiviste, a popularisé l’idée qu’elles pouvaient nourrir un certain nombre de politiques publiques susceptibles d’améliorer le fonctionnement de la société américaine et de renforcer le lien social (5). L’expert a, depuis, été mis au service de la diffusion des idéaux américains de liberté, mais aussi de démocratie et de paix (sur le sol américain comme dans le monde entier)(6).

Casser le thermomètre ne fait pas baisser la température

Enfin, Un pouvoir sous influence semble vouloir discréditer les chercheurs qui prennent pour objet les think tanks. La technique est connue : elle consiste à assimiler observateur et objet observé. Précisons simplement qu’étudier un phénomène ne revient pas à le légitimer (les spécialistes du fascisme sont-ils des fascistes ?), mais aussi que ce n’est pas parce que tel ou tel phénomène est tu qu’il cessera d’exister. Bien sûr, s’intéresser aux think tanks relève d’une démarche politique (mais non idéologique a priori) : visibiliser un objet, le construire comme tel, c’est légitimer non pas cet objet, mais l’intérêt qu’il y a à s’y intéresser. Cela fait une grosse différence.

(1) Théret Bruno (2001), « La mondialisation : phénomène subi ou stratégie d’État ? », in La Mondialisation comme concept opératoire, Naves M.-C. et Patou C. (dir.), Paris, L’Harmattan, p. 109-131.

(2) Delmas Corinne, Sociologie politique de l’expertise, La Découverte, 2011.

(3) Seuil, 2005.

(4) Naves Marie-Cécile, La fin des néoconservateurs ?, Ellipses, 2009 ; Vaisse Justin, Histoire du néoconservatisme aux Etats-Unis, Odile Jacob, 2008.

(5) Rueschmeyer Dietrich, Skocpol Theda (eds.), States, Social Knowledge, and the Origins of Modern Social Policies, Princeton University Press, 1996 ; Ricci David M., The Transformation of American Politics. The New Washington and the Rise of Think Tanks, Yale University Press, 1993.

(6) Tournès Ludovic (dir.), L’argent de l’influence. Les fondations américaines et leurs réseaux européens, Autrement, 2010.

Article publié sur le site de Non Fiction, le 20/02/12.

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