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Regards sur le n° 104 de Manière de Voir, Avril-Mai 2009, la guerre des idées

12 avril 2009 par Benjamin GRASSINEAU

Le bimestriel Manière de voir – Le Monde diplomatique, n° 104, Avril-Mai 2009, intitulé, La guerre des idées. À qui profite le savoir ?, aborde les aspects idéologiques, politiques et économiques du contrôle du savoir.

S’inscrivant à l’intérieur d’une réflexion bien balisée, il examine des thèmes comme le déclin, la standardisation et l’orientation de plus en plus libérale de la recherche et de la production intellectuelle – notamment la pensée française – ou bien la soumission des intellectuels aux sirènes médiatiques. Il aborde également des thématiques un peu plus économiques tels que l’inégalité dans l’accès au savoir, la marchandisation de l’école, la précarité des chercheurs, le contrôle croissant de l’économie du savoir par la sphère marchande, les problèmes relatifs à la concentration dans le domaine de l’édition et enfin la question du financement – et donc de la neutralité idéologique – des Think tanks.

Il s’en suit alors une analyse de quelques enjeux politiques liés au contrôle du savoir, comme la justification de la mondialisation néo-libérale, la construction des mémoires collectives et le renouveau de la pensée marxiste. Le numéro est accompagné de tableaux statistiques, cartes et graphiques qui résument la situation au niveau mondial des « travailleurs du savoir ». Ces données statistiques, qui sont très utiles d’un point de vue heuristique et judicieusement regroupées, peuvent aussi servir d’amorce à une critique de la méthodologie et du contenu de la revue, car, première remarque, elles sont peu mobilisées – et également peu mobilisables – pour illustrer les enquêtes et les articles.

Plus généralement, peu de preuves sont apportées pour démontrer les propositions avancées dans les articles de ce numéro : bien des positions qui y sont défendues sont donc contestables. On retiendra l’exemple des thématiques du déclin de la pensée française, celui de la standardisation de la recherche et de la production intellectuelle, ou encore ceux des relations entre l’ordre politique et économique et la sphère intellectuelle et de l’orientation idéologique des « organisations du savoir ». Les affirmations portant sur la marchandisation et l’orientation idéologique de certaines organisations manquent de démonstrations empiriques dans les différents articles. Il n’est pas non plus mentionné que l’influence (relative) de ces organisations se retrouve contrebalancée aujourd’hui par une diversité d’opinions tout à fait notable dans les espaces numériques comme Internet. A vrai dire, cette question du rôle joué par les nouveaux espaces numériques n’est tout simplement pas abordée dans le numéro. Nous pourrions y voir un oubli fâcheux, néanmoins, il est légitime de se poser la question d’une éventuelle orientation idéologique de l’analyse développée.

Existe t-il dans ce numéro une volonté latente de se focaliser exclusivement sur la guerre des idées qui sévit au sein de l’« élite intellectuelle » ? Le symptôme en serait une certaine faculté à ignorer la diversité d’approches incarnées de nos jours par les médias alternatifs, les fanzines, les webzines, les encyclopédies libres, voir même les forums Internet, qui sont comme autant de preuves de l’existence de l’intelligence humaine au delà des bornes sociales habituellement admises... Nous pourrions en déduire que les auteurs de la revue penchent vers une représentation peu démocratique de l’économie du savoir, et si c’est bien le cas, il s’agit selon nous d’une erreur importante.

En construisant une représentation réductrice de la guerre des idées et en la cantonnant uniquement à une bataille de « haut-niveau » qui confronte des experts ou des « organisations de la connaissance » (universités, Think tanks, revues de presse, laboratoires, etc.) luttant pour conquérir une position dominante sur le marché « officiel » de la publication papier, les auteurs de ce numéro oublient malgré eux l’essentiel des révolutions technologiques de ces dernières années auxquelles le Monde Diplo à pourtant plus que participé... [1]

Ce fait est d’autant plus surprenant que les think tanks eux-mêmes, auxquels la revue consacre pourtant un article entier, l’ont tout à fait compris et pour la plupart maitrisé. La grande majorité appuient leur légitimité, ou du moins leur image publique, sur la diffusion numérique ouverte et accessible au plus grand nombre via Internet, sur la constitution d’une communauté de lecteurs (même si la participation ouverte du grand public aux publications reste encore relativement rare).

Cette réalité est tout simplement oubliée dans l’analyse de ce numéro. Internet est pourtant le support d’une grande diversité d’opinions, et constitue à bien des égards un modèle alternatif au système de publication classique de la presse papier à laquelle le Monde diplomatique appartient, un modèle qui souffre aujourd’hui de son orientation verticale et bien plus verrouillée...

Intellectuellement parlant, il eut été plus intéressant et audacieux que le numéro de la revue développe une réflexion plus vaste sur le contrôle des systèmes de production et de diffusion de l’information quel qu’en soit le contenu (orientation politique, à visée scientifique ou non...). On aurait pu alors se reposer la question de la légitimité de l’administration de ces systèmes par des organismes ou des groupes professionnels, appuyés par tout un arsenal juridique et économique ajoutant les subtilités administratives dans la listes des clés nécessaires à l’accès ou a la production du savoir [2] ?

Le Monde Diplo a t-il définitivement fermé les yeux sur le monopole radical qu’exerce l’institution sur la production et la diffusion de ce savoir et la contre productivité qui en est issue ? Drôle de situation, alors qu’Ivan Illich le dénonçait autrefois sous la même bannière...

Nous regrettons par ailleurs que l’équipe d’auteurs de ce numéro, très critique sur la guerre des idées, n’ait pas engagé un véritable « retour réflexif » sur sa propre position ans le champ éditorial, une auto-analyse dirait Pierre Bourdieu, qui préciserait également que « l’objectivation scientifique n’est complète que si elle inclut le point de vue du sujet qui l’opère ». Un bref survol montre que tous les rédacteurs du numéro, sont des universitaires (Professeurs au Collège de France, Harvard, Nanterre, Strasbourg, Directeur de recherche au CNRS...), des écrivains confirmés ou des journalistes professionnels... Si nous étions un peu taquins, nous pourrions nous demander s’il ne s’agit-il pas là d’une sélection élitiste d’auteurs favorables aux idées émises au sein du journal... Derrière une analyse parée des grands atours de l’académie, le Monde Diplo a visiblement essayé de faire oublier sa position d’acteur majeur dans le contrôle et la fermeture du savoir...

D’où la question implicite suivante : est-il légitime et cohérent du point de vue de l’action sociale, de critiquer un système par les mots (parole, écrit et autres activités spéculatives) tout en le cautionnant par ses actes ?

« But then I sigh ; and, with a piece of scripture,
Tell them that God bids us do good for evil :
And thus I clothe my naked villany
With old odd ends stolen out of holy writ ;
And seem a saint, when most I play the devil. »
 [3]

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Notes

[1L’exemple le plus criant en est la création et la diffusion du logiciel libre SPIP.

On peut citer ici en exemple un passage d’un article concernant ce logiciel, publié sur le site internet du monde diplomatique, dont les valeurs et idées peuvent sembler dissonantes avec les thèses publiées dans ce numéro :

« [SPIP est] un projet plus politique que technique, et reste imprégné des valeurs que ses concepteurs entendent défendre. Par exemple, au lieu d’imposer des hiérarchies complexes entre les différents intervenants sur un site (visiteurs, rédacteurs, rédacteurs en chef, correcteurs, graphistes, etc.), SPIP insiste sur les responsabilités de chacun. L’aide et la documentation, souvent négligées dans ce type de projet, sont faites pour accompagner les débutants et faciliter leur expression en ligne sans en passer par un professionnel.

Le succès de ce logiciel gratuit, développé par des bénévoles [NDLR : et non des personnes se présentant nécessairement comme des experts ou des professionnels], dérange des intérêts et aiguise des appétits. Mais le programme est protégé par un « contrat » ­ la licence publique générale (GPL) ­ qui le met à l’abri d’éventuelles tentatives d’appropriation ou de privatisation. »

On lit donc paradoxalement ici que le projet SPIP reconnait l’intelligence, la compétence et la légitimité des personnes au delà des titres et autres bornes institutionnelles. C’est sans doute pour cela qu’il bénéficie de l’appui d’une communauté conséquente qui réussit à garder son effervescence. Mais comme tout gros projet open source, la galaxie SPIP commence à s’institutionnaliser, à créer ses règles et ses critères d’appartenance. Même si le logiciel reste fonctionnel et convivial, il devient tout de même de plus en plus complexe à s’approprier ou manipuler au niveau de la programmation. Cet état de fait est visible dans les témoignages des membres du réseau qui remarquent un changement dans les populations venant à leurs rencontres "IRL" :

Le débutant a toujours sa place dans ces rendez-vous, apéros ou parties. Au fil du temps, il a un peu changé de visage : aujourd’hui, on trouve de plus en plus de webmestres qui sont chargés de reprendre un site, qui n’ont pas forcément choisi SPIP et qui vont devoir l’utiliser, ou qui se demandent encore si c’est l’outil dont ils ont besoin. Curieuse mutation des apéros si l’on se rappelle que, dans les premiers temps, on avait surtout affaire à des visiteurs plutôt amateurs qui s’appropriaient les outils Internet et dont la démarche était avant tout militante.

Spip gazette n°2, p4.

[2La législation sur le droit d’auteur, les brevets, le contrôle informel des revues et la protection juridique des professions du savoir (journalistes, professeurs, chercheurs, avocats, etc.)

[3Mais je leur réponds, avec un soupir accompagné d’un lambeau de l’Écriture,
que Dieu nous ordonne de rendre le bien pour le mal :
Et ainsi je drape la vile nudité de ma scélératesse
dans des haillons volés à l’évangile,
et passe pour saint, à l’heure où je fais le diable.

William Shakespeare, Richard III, Acte I, Scène 3

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