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Think Tanks français, politique étrangere, defense et medias : Un système de légitimation

Tribune libre de Lucile Desmoulins

12 mars 2007

Lucile DESMOULINS est maître de conférence en Sciences de l’information et de la communication à l’Université de Lille 3 et membre du GERIICO. Elle travaille sur les médiations et la circulation des savoirs (mécanismes d’influence et expertise), les processus de communication organisationnelle et politique (pratiques instituantes et de légitimation), les acteurs non étatiques et les politiques publiques.

La décision de politique étrangère et de défense en France est marquée par une forte concentration du pouvoir, un monopole administratif de l’expertise, et une ouverture limitée du milieu décisionnel central à des
sources extra administratives d’information et d’analyse. Cependant, l’enchevêtrement des acteurs étatiques et non-étatiques et la place ambiguë de certains réseaux incitent à interroger l’histoire, la nature, le rôle et l’influence d’une nouvelle catégorie d’acteurs : les think tanks. Pour ce faire, nous avons travaillé sur le fonctionnement d’un système d’action concret, celui de l’expertise internationaliste et stratégique, qui est matérialisé par :

- l’institutionnalisation de procédures contractuelles contrôlées par la Délégation aux affaires stratégiques (DAS) au sein du ministère de la Défense et le Centre d’analyse et de prévision (CAP) au sein du ministère des Affaires étrangères,
- la présence accrue des chercheurs français dans les médias (articles, tribunes, interviews, etc.).

Grâce aux think tanks, les mondes de la décision politicoadministrative, des médias et de la recherche académique sont censés se côtoyer et communiquer. Les think tanks français existent souvent sous des formes hybrides empruntant aux lobbies, aux fondations, aux centres de recherche universitaires, aux clubs politiques, entreprises de conseil. L’appellation « think tank » est donc un label flou. Les obstacles qui entravent le chercheur dans sa quête d’une définition claire et précise du concept de think tank sont les suivants : le difficile regroupement au sein d’une même catégorie d’un ensemble hétéroclite d’organismes, l’absence de règles juridiques internationales ou nationales susceptibles d’accréditer le statut des instituts considérés, la plasticité évolutive des think tanks et les incohérences des définitions implicitement véhiculées par l’existence d’annuaires peu homogènes. Nous retenons que les think tanks sont des instituts de recherche en politiques publiques jouissant du statut d’organisations non-gouvernementale à but non-lucratif qui génèrent des idées sur des problèmes politiques. Et nous affirmons un parti pris, celui de saisir les think tanks à travers leur rôle politico-médiatique : fournir les pouvoirs publics et les médias en diagnostics et en préconisations et ainsi participer à des processus de légitimation. La légitimité intellectuelle des think tanks procède moins de critères académiques que de leur pérennité et leur visibilité, autrement dit des subventions et contrats de recherche passés avec la puissance publique et de l’exposition médiatique des chercheurs et de leurs travaux.

Les think tanks peuvent signer des contrats d’expertise avec la puissance publique, ils peuvent être reconnus d’utilité publique, ce qui constitue un critère de reconnaissance formel important dont une minorité de think tanks jouit. Le critère de reconnaissance informel - la notoriété - n’est pas totalement satisfaisant non plus. Mais, conjointement, ces deux critères formels et informels sont opératoires. Des courants d’opinion se font jour parmi les hauts fonctionnaires, les élus politiques et leurs entourages, les rédacteurs en chef et les journalistes pour reconnaître certains think tanks comme légitimes en tant que viviers d’experts. Si le rôle des think tanks français est indéfini, entre réflexion théorique, recherche fondamentale et apport opérationnel, entre enrichissement des débats publics et proposition de politiques publiques applicables, l’hypothèse optimiste consisterait à décrire les think tanks français comme des organisations au "potentiel inaccompli". Une hypothèse pessimiste les observerait davantage en termes d’organisations en lutte pour leur survie institutionnelle, leur visibilité et leur légitimité. La puissance publique et a fortiori le ministère de la Défense jouent un rôle décisif et ambivalent dans le paysage français de la recherche internationaliste et stratégique française. Sa relation aux think tanks oscille entre les registres de la distance et de la proximité, de l’indépendance et du contrôle, de la tolérance douloureuse vis-à-vis du développement de ces centres à leur promotion en tant qu’homologues français des think tanks anglais. Leur difficulté à exister en tant que think tanks a poussé les instituts de recherche français à développer une communication externe de type corporate : plaquettes et site Internet. Une étude sémio-historique des sites Internet des cinq think tanks du panel montre par exemple qu’Internet est un moyen d’exister sur la scène politicomédiatique autant que d’influencer les référentiels et décisions politiques.

L’expression think tank est dans l’air du temps. Force est de constater que les références aux think tanks sont légions dans les discours politiques et articles de presse. Les traductions les plus courantes sont les suivantes : réservoir de pensée, cercle de réflexion, prestigieux centre de réflexion, laboratoire d’idées, institut de recherche, centrale à matière grise et boîte à idées. Une recherche par mots-clés réalisée sur les sites Internet des trois principaux quotidiens nationaux français dénote une prime à l’anglicisme et une étude sémiotique du discours des décideurs et des analystes français fait apparaître un complexe français d’infériorité : "Vous croyez vraiment que l’on peut parler de think tanks français ?".
Le communiqué de presse de Thierry de Montbrial est révélateur quand il décrit l’IFRI à l’heure de son vingtième anniversaire comme “le seul think tank français” dans les pages du journal Le Monde. La plupart des think tanks français ont engagé une réflexion stratégique axée autour d’une série de questions portant sur le marketing de la recherche et la professionnalisation de leur communication institutionnelle : "Qui sont les destinataires de nos produits ? Quels types de produits devrait-on développer pour maximiser nos chances d’être reconnus, lus, écoutés, suivis ?". Les think tanks français internationalistes et spécialistes des questions de défense doivent intégrer l’idée de s’adjoindre les services de chercheurs bon “communiquants”, capables de mener de front des activités de recherche, d’expertise et de diffusion de leurs travaux et d’adapter leur discours vis-à-vis de différents publics : décideurs, journalistes et grand public. Certains chercheurs tirent leur épingle du jeu grâce à un activisme tous azimuts auprès des administrations et des médias. Ils bénéficient du statut exceptionnel de "marginal-sécant" oeuvrant à l’intersection entre universités, recherche, médias, administrations et élites dirigeantes.

Des think tanks sont désormais des titres à parler, des cautions scientifiques, des go to institutions, c’est-à dire des interlocuteurs naturels et nécessaires des membre du milieu décisionnel central et des médias. Ils sont influents de manière diffuse et incrémentale, ils génèrent des modifications du “référentiel”, c’est-à-dire de l’ensemble des cadres cognitifs d’interprétation du monde. Ils interviennent au stade germinal de la publicisation des problèmes dans l’espace public et de leur inscription sur l’agenda politique. Ils sont plus rarement influents de manière décisive et directe. Cependant, la présence accrue des chercheurs parlant depuis un think tank dans les médias valorise leur exploitation à des fins de légitimation du discours médiatique. Parallèlement, une approche machiavélienne de l’expertise valorise son utilisation par les acteurs politico-administratifs à des fins d’influence et de légitimation auprès de l’opinion publique. Les chercheurs sont en effet habiles à modeler le langage, forger des concepts et des formules percutantes. Ils sont utiles à des politiques et des journalistes en quête d’idées mais aussi de mots pour dire et convaincre. Force est de reconnaître que, grâce aux think tanks, certains ont pu devenir indispensables tant à la légitimation des discours médiatiques que des politiques publiques. Le statut d’expert auprès des décideurs politiques ou des journalistes reste précaire du fait de l’équilibre fragile de l’échange de légitimité qui le motive.

Par Lucile Desmoulins, Maître de conférence à l’Université Lille 3

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