Observatoire européen des think tanks Think tanks and civil society : because ideas matter

Accueil > Think tanks > Généralités > Think-tanks & Territoires

Think-tanks & Territoires

4 août 2009

En France, les notions
de « territoire » et de
« territorialisation » viennent
régulièrement alimenter
notre agenda politique et les débats
médiatiques qui en découlent. Ce
premier semestre de l’année 2009 n’a
pas dérogé à cet usage. En effet,
de multiples évènements sont venus
confirmer l’importance de ces notions
dans la vie politique de notre pays : la
publication du rapport Balladur, la crise
sociale aux Antilles, le changement de
statut de Mayotte, le projet de loi sur
les hôpitaux, etc. Pour la majorité
présidentielle comme pour l’opposition,
les enjeux liés aux territoires
représentent un formidable levier
d’action et de visibilité. Ils permettent
d’initier des débats révélateurs de
violences sociales et d’affirmer dans
le même temps un positionnement
électoral clivant. Notons d’ailleurs que
l’opinion publique comme la classe
politique française a développé un lien
affectif avec cette notion de territoire.
Cette relation privilégiée s’est pourtant
nouée au sein d’une culture étatique et
administrative centralisatrice.

Le territoire : un enjeu politique

L’entité territoriale constitue alors pour
nos élus une tribune médiatique grâce à
laquelle ces derniers peuvent rassembler
un électorat, dynamiser un mouvement
partisan, et se positionner sur l’échiquier
politique. Elle leur permet d’inscrire
naturellement les problématiques
de circonscription dans une vision
d’ensemble nationale. Ainsi, elle renforce
la légitimité de l’élu, représentant sa
circonscription auprès de l’assemblée,
représentant la nation. Dans ce cadre,
l’expertise territoriale est peut-être la voie
la plus efficace et la plus légitime pour
faire émerger les idées de la société civile
dans le débat public.

Sans compter que, par tradition, le
système politique français se méfie et
laisse peu de place à l’expertise des corps
intermédiaires. Pour accompagner sa
prise de décision, l’administration préfère
généralement en revenir aux grands
corps techniques et administratifs, aux
différentes inspections générales initiées
sous Napoléon, et aux organismes
sous tutelle. D’ailleurs, nous observons
régulièrement les difficultés qu’éprouvent
les principaux think tanks français à
peser sur les débats au niveau national.
Certains ont donc pris le parti d’inscrire
leurs réflexions et leurs actions autour
d’un périmètre plus local afin de se créer
de nouvelles opportunités d’intervention
politique. Le territoire pourrait devenir un
lieu de réflexion, de concertation et de
décision plus propice à l’émergence de
l’expertise civile.

A quoi ressemble un think-tank territorial ?

Aujourd’hui, nous comptons une petite
dizaine de structures de réflexion
reconnues s’intéressant à des
problématiques territoriales. Toutes n’ont
pas les mêmes dimensions, les mêmes
ambitions, ni les mêmes intentions mais
elles aspirent à rassembler et à proposer
de nouvelles idées. De nombreuses
grandes villes françaises ont vu émerger
des groupes de réflexion plus ou moins
formalisés et organisés : l’institut Aspen
à Lyon, l’institut Kervegan à Nantes, le
Labo 76 à Rouen, l’institut des deux rives
à Bordeaux pour ne citer que quelques
exemples concrets. Mais qui sont-ils ?
Comment fonctionnent-ils ? Entre l’Institut
Aspen jouissant d’une reconnaissance
nationale et le Forum Carolus au
développement plus confidentiel, nous
avons souhaité approfondir notre réflexion
en compagnie de deux fondateurs de
think tanks territoriaux, Jean-Joseph
Régent (Institut Kervegan) et Georges
Viala (Institut des deux rives). Ces deux
hommes, aux parcours distincts, et
dont les personnalités ouvertes nous
ont intéressés, ont compris il y a bien
longtemps la nécessité de penser la
société en terme de territoires

Organiser un réseau pour passer à l’action

« On n’est pas dans le même monde
quand on est à Lille ou à Toulouse »
,
insiste Jean-Joseph Régent, président
du Conseil de développement Nantes
métropole. Le constat peut sembler
banal et pourtant, il est de plus en plus
pertinent. « Dans un monde ouvert, sans
frontières, où s’opposent les concepts
de global et de local, la nécessité de
s’inscrire dans une région grandit »
,
explique Georges Viala, ancien directeur
de l’école de management de Bordeaux.
Confrontés pendant des années à cette
réalité, les deux hommes ont eu envie
de créer, dans leur ville respective, un
groupe de réflexion capable de relancer
le débat public tout en transcendant les
clivages politiques.

Jean-Joseph Régent passe à l’action
dès la fin des années 70. A l’époque,
président de la chambre de commerce
et d’industrie, il se lance comme défi de
voler au secours de « Nantes la grise », en
panne d’initiatives et de positionnement
politiques ambitieux. «  J’avais la
volonté de secouer le cocotier, de
redonner une cohérence, un projet
de reconstruction à la ville grâce à
la convergence d’intelligences et à la
mobilisation des milieux économiques,
universitaires et autres. »
, raconte-t-il.
Le Nantais d’adoption sollicite alors ses
nombreuses relations et met en place
un rendez-vous hebdomadaire dans un
restaurant de la rue Kervegan. Les bases
du premier think tank régional français
sont jetées.

Moins de précipitation en revanche pour
Georges Viala, l’Institut des deux rives
ne voit le jour qu’en mai 2008. « J’ai
toujours pensé que quand j’arrêterais
de travailler, je créerais ce type de
groupe où on peut prendre du recul,
faire de la recherche tous ensemble,
sur du moyen ou long terme. Mais
quand j’étais directeur de l’école de
management, ma démarche aurait
paru suspecte »
, se justifie-t-il. Avant
de reconnaitre : « Maintenant, je suis
sûrement plus neutre. »

Des similitudes avec les think tanks nationaux

Sur bien des points, les deux
organisations ressemblent aux think tank
nationaux. Dans un cas comme dans
l’autre, l’objectif est de réunir des acteurs
influents de la société civile afin de
réfléchir à des propositions susceptibles
d’orienter les politiques publiques.
Avec au centre des préoccupations :
l’Homme, le collectif, l’initiative ou encore
la solidarité. Quelques spécificités tout
de même, surtout dans la méthode.
A l’Institut des deux rives notamment,
on cherche surtout à « s’inspirer
d’expériences innovantes menées dans
le monde ». Selon Georges Viala, rien ne
nous interdit de tirer des leçons de ce qui
se passe ailleurs, en particulier en Afrique
ou en Amérique Latine : « Certains outils
à l’oeuvre dans le Sud, construits sur
l’idée de solidarité, pourraient sûrement
être transposés au Nord. »
Et de citer
l’exemple du micro-crédit.

Autre point commun : le mode de
fonctionnement. Réunions, débats
mensuels, ateliers ou chantiers, les
occasions d’échanger entre membres de
générations et d’horizons différents ne
manquent pas. Toujours avec la même
ambition à terme : une diffusion maximale
auprès des décideurs politiques et
économiques, qu’ils occupent un poste
régional ou national. A Bordeaux comme
à Nantes en effet, on n’exclut pas de sortir
du cadre purement territorial. Après tout,
de nombreuses problématiques comme la
mixité ou les nouvelles technologies sont
communes à toute la France. A l’institut
des deux rives en particulier, on espère
bien que certaines idées ne s’arrêteront
pas aux limites de la circonscription. « Les
Bordelais ont toujours eu beaucoup de
prétentions ! »
, plaisante Georges Viala,
avant de poursuivre plus sérieusement :
« J’ai par exemple embarqué Juppé sur
des considérations sociales alors qu’il
n’y est pas sensible à priori. »

Rien donc à envier aux organismes
parisiens, si ce n’est peut-être leurs
budgets. Après 30 ans de fonctionnement,
l’Institut Kervegan fonctionne encore
« comme une coopérative, grâce à la
mobilisation des moyens des différents
partenaires »
. En moyenne, l’association
récolte 150 000 euros ; c’est quinze
fois plus tout de même que le nouvel
institut bordelais. En attendant de faire
ses preuves et de s’imposer comme
partenaire potentiel de réflexion, l’institut
des deux rives, hébergé gracieusement
par l’Agence de développement économique, vit uniquement de la
renommée de son président et de la
générosité locale. « Mais ce modèle aura
vite ses limites. », reconnaît ce dernier.

Mais une spécificité à défendre et à promouvoir

A l’inverse, le statut de provincial a
aussi ses avantages, même lorsqu’il
s’agit de réfléchir sur des questions
d’ampleur nationale. « A Paris, on
traite les problématiques de façon
intellectuelle, alors qu’au niveau
régional, on tient compte des cultures
et des réalités économiques. C’est très
important, surtout dans des régions
comme la Bretagne »
, souligne Jean-
Joseph Régent. En effet, au-delà des
débats nationaux sur la réforme de
l’enseignement supérieur par exemple qui mieux qu’un collectif d’acteurs locaux
pour se pencher sur l’avenir de l’université
nantaise, qui peine à trouver sa place
dans une ville traditionnellement tournée
vers les grandes écoles. « Aux territoires
classiques se sont ajoutés ceux que
nous créons pour répondre à certains
problèmes économiques ou culturels
régionaux »
, poursuit le fondateur de
l’institut Kervegan.

Sur les bords de la Garonne, on se voit
également comme une sorte de laboratoire
pour la France. « Grâce à toutes ses
transformations, la ville de Bordeaux
est un bon terrain d’expérimentation »
,
précise Georges Viala. Au sujet de la
violence dans les banlieues ou de la
diversité par exemple. Et d’ailleurs, rien
ne s’oppose au fait de profiter de la
proximité avec les élus locaux pour tenter
d’influencer le débat public national : « Il
faut toucher les bonnes personnes,
celles qui sont écoutées même a
Paris ».

Perspectives…

Déjà bien implanté, l’Institut Kervegan
cherche maintenant à asseoir sa crédibilité.
L’Institut des deux rives tente quant à
lui de reprendre son souffle après un
départ sur les chapeaux de roues. « Alors
qu’en province il faut généralement
du temps, la mayonnaise a pris très
vite. On a presque été dépassés par
les évènements. » Résultat, le think
tank bordelais est en quête de vraies
structures, dont il espère se doter d’ici à
deux ou trois ans.

A terme, les deux hommes aspirent à ce
que leur organisation devienne un lieu
doté d’une capacité d’analyse de haut
niveau. Une réussite qui, selon eux, ne
dépendra pas de leurs moyens financiers
mais uniquement de leur sérieux et de la
qualité de leurs travaux.
En attendant, ils sont on ne peut plus
optimistes quant au futur des think
tanks en général, que ceux-ci soient
territoriaux, nationaux ou européens.
« Les esprits vont évoluer et même si
on ne peut pas tout transposer, quand
je vois la puissance des think tank
aux Etats-Unis, j’ai bon espoir. »
, se
réjouit Georges Viala. Et de poursuivre
 : « La crise est assez propice à ce
développement car les décideurs sont
pris au dépourvu. Ils sont prêts à tout
essayer. »

Ces deux personnalités ont évidemment
cerné l’intérêt de l’expertise territoriale
dans la prise de décision publique en
France. Ils ont décelé la valeur ajoutée
que permet d’apporter le niveau local
au processus d’innovation politique. Ils
bénéficient surtout, volontairement ou
non, de la capacité de leur territoire à
générer de la concertation citoyenne,
de la proximité politique, et de
l’expérimentation. Ils peuvent ainsi
profiter de l’avantage de réalité du
local sur le national mais doivent se
méfier du danger de parcellisation des
politiques publiques. Afin de comprendre
le monde moderne, ses mouvements
et ses soubresauts, ses révolutions
et ses tendances, ses ruptures et ses
ajustements, le local (comme le national)
est dans l’obligation de penser le tout et
les parties dans un ensemble.

Suivez-nous !

Copyright Observatoire des think tanks - Powered by SPIP, Feat.B_HRO - Mentions légales