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Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ?

Le phénomène des think tanks à l’épreuve du relativisme culturel et politique.

3 septembre 2007 par C

Pour de nombreux observateurs, les think tanks sont purement anglosaxons. Ils sont nés dans la Grande-Bretagne victorienne, ils ont prospéré dans les jeunes Etats-Unis d’Amérique et ont atteint pour certains d’entre eux, un rayonnement international et une influence dominante. Le prolongement naturel de ce point de vue est de considérer les think tanks du reste du monde comme des importations plus ou moins réussies des modèles d’outre-Manche et d’outre-Atlantique. Tout aussi naturellement, certains aspects de ce point de vue considèrent que le développement du phénomène est lié à l’accroissement de l’influence et de la puissance américaine dans le monde au cours du XXème siècle. Le développement des think tanks dans le monde serait la conséquence de l’impérialisme des Etats-Unis et de la volonté des autres Etats de s’inspirer du système politique américain. Ce constat est en partie vrai puisque les think tanks américains les plus influents comme la Rand ou l’Aspen ont vu leurs destins liés à la puissance militaire et économique des Etats-Unis.

L’utilisation du terme anglais de “think tank”, littéralement “réservoir de pensée”, est particulièrement évocatrice pour désigner des organisations indépendantes dont l’activité principale est l’élaboration et la diffusion de solutions de politiques publiques innovantes. Pourtant, ces considérations sont loin d’être exemptes d’un certain américano centrisme. En effet, les think tanks du reste du monde ne sont pas uniquement des copies de leurs homologues anglo-saxons. Les pays d’Europe continentale mais également des Etats non-démocratiques ont connu l’émergence, parfois précoce, d’organisations jouant un rôle de think tank et en possédant la plupart des caractéristiques. Ce sont d’abord les systèmes politiques nationaux qui vont dessiner les contours, les spécificités ou encore les points communs de tous les think tanks de la planète.

La condition sine qua non à l’apparition de think tanks dans un pays est la préexistence d’une organisation concentrant, sur un territoire donné, les monopoles de la violence et, surtout, de la fiscalité. Autrement dit, il ne peut y avoir de think tank sans Etat structuré et organisé. Le think tank n’a pas de raison d’être s’il n’y a pas de puissance publique à conseiller et à orienter. Le phénomène think tank est donc lié à la diffusion du modèle étatique occidental. Dans les institutions internationales ou transnationales comme l’Organisation des Nations Unies ou l’Union Européenne, ce sont encore aujourd’hui des think tanks nationaux qui s’expriment : il existe très peu de think tanks véritablement transnationaux. A ce titre, l’UE sera peut-être le laboratoire des think tanks de demain puisque les Etats européens abandonnent une large part de leurs souverainetés. Des Etats, comme l’URSS d’hier ou la Chine d’aujourd’hui, possèdent des organismes assimilables à des think tanks qui jouissent d’une indépendance reconnue sur certains thèmes.

Davantage que la démocratie représentative ou le pluralisme, c’est bien l’existence d’un Etat qui permet la création des think tanks. L’Etat étant la condition de naissance du phénomène, les think tanks vont être modelés par les spécificités des processus de construction étatique et de structuration du champ politique. Aux Etats-Unis, les treize colonies originelles feront le choix d’une organisation fédérale respectant un double principe de délégation des pouvoirs et d’ouverture à la société civile. Ces principes seront renforcés par le bipartisme absolu que connaissent les Etats-Unis depuis deux siècles. En effet, pour conserver leur main mise sur le système politique, les deux grands partis se doivent d’être extrêmement souples, c’est-àdire peu disciplinés et très poreux vis-à-vis de l’extérieur. Par ailleurs, le “spoil system”, captation d’un certain nombre de fonctions administratives par des proches du parti ayant gagné les élections, tend à diffuser ces caractéristiques à l’appareil étatique. De nombreux think tanks ont ainsi pu croître sur ce terreau e x t r ê m e m e n t favorable.

En France, l’appareil étatique s’est construit en un processus long qui a vu les dépositaires de la monarchie affronter leurs rivaux et constituer progressivement un appareil administratif extrêmement centralisé. Comme le système des partis y est moins stable et plus éclaté, la plupart des proto-think tanks ont été internalisés à la machine administrative. En Allemagne, la construction de l’Etat unifié est beaucoup plus tardive et, elle s’est réalisée avec l’appui des grands groupes industriels et des élites économiques. C’est donc naturellement que ces derniers ont créé les premiers think tanks, sous forme de fondation. Un processus assez proche a été à l’oeuvre au Japon à partir du début de l’ère Meiji, à la fin du XIXème siècle.

Dans la Russie soviétique de l’après seconde guerre mondiale, des organisations aux caractéristiques proches de celles des think tanks se sont développées mais dans le cadre du système de l’Etat-parti unique, c’est à dire avec une faible marge de manoeuvre quant aux choix de leurs sujets de travail mais une autonomie importante dans la manière de traiter ces sujets. Les think tanks apparaissent à des périodes différentes selon les Etats mais toujours à un moment où l’appareil administratif prend une impulsion décisive vers la modernisation et la rationalisation de son organisation et de ses activités.

Que peut-on retenir de ce bref tour d’horizon ? Le phénomène des think tanks n’est pas réductible à son expression anglo-saxonne. Les spécificités historiques et politiques nationales impactent ce phénomène. La démocratie pluraliste représentative n’est pas la condition indispensable à l’apparition de think tanks, leur développement est plutôt lié à la construction de l’appareil étatique et à une volonté de rationalisation des activités de la puissance publique. La notion d’indépendance qui permet de définir le think tank est également à relativiser. Le fait d ’ appréhender celle-ci comme l’autonomie par rapport au pouvoir administratif, politique ou économique induit deux biais. En premier lieu, il écarte un certain nombre d’organismes qui, au sein d’un appareil administratif, peuvent bénéficier de garanties statutaires ou politiques d’indépendance plus solides que des think tanks aux sources de financement complètement privées mais dépendants de certains contrats ou dons. D’autre part, cette notion d’indépendance affichée est un pré requis fortement lié à l’histoire des think tanks aux Etats-Unis et elle est donc marquée historiquement et culturellement.

Méconnaître et négliger la dimension historique et culturelle du phénomène des think tanks, revient à les limiter à un symptôme de l’américanisation du monde. Reconnaître leur diversité permet de comprendre des organisations qui jouent et joueront un rôle essentiel dans le fonctionnement de nos sociétés.

Par Romain Canler - Vice-président de l’Observatoire français des think tanks

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