Observatoire européen des think tanks Think tanks and civil society : because ideas matter

Accueil > Think tanks > Généralités > Entretiens > Entretien avec Clémentine Forissier et Frédéric Simon

Entretien avec Clémentine Forissier et Frédéric Simon

Interview croisée Paris-Bruxelles sur la présidence française de l’Union européenne

2 février 2009 par OTT

Clémentine Forissier et Fréderic Simon sont respectivement rédactrice en chef d’EurActiv France, et rédacteur en chef d’EurActiv.com.
Euractiv.com est un site d’informations dédié aux questions européennes qui propose un point de vue bruxellois sur l’actualité et les débats européens ; Euractiv.fr, basé à Paris, s’intéresse plus particulièrement à l’actualité des questions européennes en France.

OFTT : A l’heure du bilan de la Présidence française de l’UE, quels ont été les principaux échos à Bruxelles, à Paris et dans les autres capitales européennes ?

Frédéric Simon : A Bruxelles, les échos ont été globalement très positifs. Presque tout le monde s’accorde à dire que la Présidence française de l’UE (PFUE) a été une grande réussite et l’activisme de Nicolas Sarkozy a été fortement apprécié, notamment dans les situations de crise (la crise géorgienne, puis la crise financière). Tous les commentateurs ont estimé que c’était une chance d’avoir un grand pays à la tête de l’Union européenne pour gérer la crise financière.

Certains ont toutefois reproché au chef de l’Etat français sa propension à convoquer trop de sommets de crise, tout en reconnaissant que pour la crise financière comme pour la Géorgie, cela avait contribué à calmer la situation.

Dans l’ensemble, les retours ont donc été très positifs et le plus révélateur de ce point de vue-là est que lors de la session parlementaire de clôture de la PFUE, à Strasbourg, même le leader de l’opposition socialiste, Martin Schultz, a été obligé de reconnaître que la PFUE avait été une réussite. Je pense que Nicolas Sarkozy a réussi à se positionner comme un homme politique qui se place au dessus de la politique partisane et a veillé à satisfaire non seulement son aile droite, mais aussi la gauche.

Clémentine Forissier : En France, les échos ont été les mêmes qu’à Bruxelles et on n’a pas réussi à entendre d’échos négatifs, soit parce que les partis politiques ne se sont pas prononcés, soit parce qu’il n’y en avait pas. Ainsi, le jour du dernier Conseil européen sous Présidence française (le 12 décembre), EurActiv France a recueilli les réactions de certains socialistes français sur l’action de Nicolas Sarkozy pendant la présidence et aucun n’est parvenu à la critiquer.

Ce qui est plus intéressant, c’est de voir qu’aujourd’hui, le PS, mais également d’autres partis, comme celui de Nicolas Dupont-Aignan [1], commencent à critiquer vivement le plan de relance économique (décidé pendant la PFUE), indiquant qu’il n’est pas suffisant. Les critiques sur les décisions qui ont été prises sous présidence française vont donc plutôt arriver maintenant et au niveau national, on va juger sur les faits.

J’ai aussi entendu de la part de certains observateurs français des critiques sur le positionnement de Nicolas Sarkozy par rapport à la présidence tchèque, y compris pendant la présidence française. Ainsi, lorsqu’il a déclaré qu’il se verrait bien à la tête de l’Eurogroupe en 2009, certains ont considéré que c’était une manière déguisée de dire « On ne peut pas laisser à la République tchèque, qui n’est pas membre de la zone l’euro et puis qui n’est peut-être pas à la hauteur, le soin de gérer cette crise ». Il y a donc eu des critiques, notamment de la part de spécialistes des questions européennes (professeurs ou chercheurs), sur sa vision de la diplomatie, qui correspond à celle que l’on a toujours eu en France, à savoir que la France veut être au centre de la diplomatie, quel que soit le contexte (européen ou international), et a du mal à jouer le jeu du compromis. Si Nicolas Sarkozy a réussi à le faire pendant la PFUE, on peut se demander, maintenant que la présidence est terminée, si les bons vieux réflexes ne vont pas revenir. Les derniers épisodes de la crise au Moyen-Orient [2] laissent à penser, selon moi, qu’il aura de nouveau ce travers-là.

Frédéric Simon : Concernant les critiques des partis politiques, la seule vraie critique a émané des Verts lors du dernier Conseil et de l’accord sur le paquet énergie/climat. Les Verts se sont montrés très critiques sur cet accord, ce qui est un peu leur rôle aussi ; ils ont indiqué que le paquet énergie/climat avait été dilué à tel point qu’il était remis en question. Mais il s’agissait de critiques officielles, car par ailleurs, même les Verts reconnaissent qu’il était difficile dans le cadre de négociations essentiellement intergouvernementales de faire accepter par des pays comme la Pologne des mesures trop contraignantes et qui pourraient trop peser sur leur économie.

OFTT : Justement, selon vous, fallait-il un accord « au rabais » sur ce paquet, sachant qu’il s’agissait d’un des principaux objectifs de la PFUE, plutôt que pas d’accord du tout ?

FS : Il fallait un accord à cause du calendrier, et notamment de la conférence de Poznan, qui avait lieu en même temps que le Sommet européen de décembre. L’absence d’accord européen aurait vraiment plombé cette conférence et aurait eu des répercussions au niveau international, remettant même en cause les objectifs de Copenhague, qui sont de définir les grandes orientations d’un traité pour remplacer le protocole de Kyoto. Un accord était vraiment nécessaire de ce point de vue-là.

CF : Je pense également que la diplomatie au niveau européen étant ce qu’elle est, cet accord n’aurait pas été plus facile à conclure dans 6 mois ou dans un an et je ne suis pas convaincue que si on avait laissé ne serait-ce que 6 mois de plus à la présidence tchèque pour prendre les choses en main dans ce dossier, elle serait arrivée à de meilleurs résultats. D’autant plus que les pays de l’Est de l’Europe étaient plutôt opposés à ce paquet et ont tout fait pour avoir le moins de contraintes possibles. C’est aussi là-dessus que la France et la personnalité de Nicolas Sarkozy ont joué : il y a un moment où il faut savoir un peu violer les codes et obliger les pays à se mettre d’accord, parce que sinon les négociations au niveau européen peuvent traîner des années.

OFTT : La présidence française de l’UE (PFUE) avait au départ un programme très ambitieux. Elle a rapidement du faire face à des crises imprévues, telles que le rejet du traité de Lisbonne, le conflit russo-géorgien ou encore la crise économique et financière mondiale. Comment, selon vous, a-t-elle géré ces multiples rebondissements ? Sa gestion des crises a-t-elle été positive pour l’UE ?

CF : Le sentiment général est que cette gestion a été positive car elle a permis à l’UE de parler d’une seule voix, notamment sur la Géorgie ; sur la crise financière, les choses ont été un peu plus compliquées, mais les Européens ont fini par se mettre d’accord, même si on se rend compte aujourd’hui que les positions des Etats membres sont quand même différentes. En tout cas, s’il n’y avait pas eu ces différents sommets exceptionnels, les répercussions sur les marchés financiers auraient pu être beaucoup plus graves.
Il faut par ailleurs distinguer l’effet d’annonce à l’issue d’un sommet et le fait de souligner que les pays se sont mis d’accord sur la suite des événements, car c’est maintenant que ça va se jouer. En effet, si l’Union européenne a réussi à parler d’une seule voix au moment où il y avait urgence, cela ne signifie pas qu’elle va réussir à mettre en oeuvre tout ce qui a été décidé, ni qu’elle continuera à se mettre d’accord sur d’autres sujets aussi importants. Aujourd’hui, la crise gazière montre aussi à quel point cela peut ne pas être évident pour l’Europe de parler d’une seule voix.

FS : J’ajouterai que Nicolas Sarkozy a bénéficié pendant la PFUE d’un appel d’air de Washington. Il y avait en effet un vide du pouvoir assez flagrant aux Etats-Unis lorsque les crises géorgienne et financière ont éclaté, notamment lors de la crise financière, qui avait pourtant ses origines aux Etats-Unis. Le pouvoir américain étant absent, il a laissé Lehmann Brothers faire faillite, décision qui a pourtant été critiquée par la suite pour avoir créé un effet domino. Nicolas Sarkozy a donc senti qu’il y avait un espace à occuper et c’est les Européens qui ont mené la danse lors de ces deux crises (tour à tour Gordon Brown, puis Nicolas Sarkozy pour la crise financière). Ainsi, toute l’Europe a bénéficié de ce rôle accru.

CF : Lors d’un sommet, le président de la Commission européenne, José-Manuel Barroso, a déclaré qu’on avait 9 p. 13
l’impression que l’histoire était en train de se jouer et que l’UE prenait une autre dimension avec ces crises. Ce changement a été ressenti par les journalistes qui couvraient la PFUE. En effet, tout d’un coup, l’UE avait un souffle qu’elle n’avait pas eu depuis des années.

FS : C’est vrai que ce sont les Européens qui ont déterminé l’agenda et ont déterminé la réaction politique à apporter à la crise, avec un coup d’avance sur tout le monde. La situation pourrait changer complètement avec l’arrivée de Barack Obama à la Maison Blanche.

OFTT : Est-ce qu’il n’y a pas eu quand même quelques critiques sur l’omniprésence de Nicolas Sarkozy (qui a été présenté comme « l’homme de la situation » pour les deux crises) à Paris et à Bruxelles ?

FS : Oui, on a effectivement entendu des critiques de la part du leader des Libéraux au Parlement européen, Graham Watson, ainsi que des Verts, qui ont critiqué sa propension à convoquer des sommets extraordinaires. Même la presse s’est un peu amusée de ça, mais tout le monde a en même temps reconnu que cela avait redonné un dynamisme à l’Europe, qui avance d’habitude au ralenti sur le mode du consensus. Avec Nicolas Sarkozy, l’UE avançait, même s’il n’y avait pas complètement consensus.

CF : En France, certains éditorialistes ont considéré que comme le chef de l’Etat français n’arrivait pas à aller au bout de ses réformes ou à trouver des marges de manoeuvre au niveau national, son rôle de président du Conseil européen l’avait bien arrangé, car il y avait vu une opportunité politique d’être omniprésent au niveau européen.

FS : A tel point qu’aujourd’hui, on peut lire dans la presse qu’une des conséquences de l’omniprésence de Nicolas Sarkozy a été de relancer le débat sur le fameux président de l’Europe, qui doit normalement être désigné lorsque le traité de Lisbonne sera entré en vigueur. On recommence à parler de grosses pointures pour remplir ce rôle, alors qu’après le rejet du traité de Lisbonne, on pensait qu’il fallait plutôt un candidat moins en vue. Aujourd’hui, le nom de Tony Blair ou d’autres grandes figures politiques recommencent à circuler, en prenant en exemple sur ce qu’on a réussi à faire sous présidence française. Pour beaucoup, cela démontre qu’il y a vraiment une valeur ajoutée à avoir des personnalités fortes et très volontaristes pour occuper des postes de ce genre-là.

OFTT : Quel rôle les think tanks ont-ils joué pendant la PFUE ? Certains se sont-ils particulièrement distingués ?

FS : Les think tanks français se sont un peu illustrés à Bruxelles. Ils ont senti qu’ils avaient un rôle particulier à jouer. Je pense notamment à la Fondation Robert Schuman, qui a fait pas mal de fiches, d’interviews d’expert, etc., ainsi qu’à l’Institut Thomas More avec son baromètre, qui était une idée assez créative et intéressante visuellement. On a senti qu’il y avait un regain d’activité et d’intérêt de la part des think tanks français. Les autres think tanks ont eu la même activité que pour les autres présidences, sans changement fondamental.

CF : Le travail des think tanks a peut-être été plus spécifiquement européen pendant la PFUE, mais je n’ai pas trouvé cela démesuré. En revanche, le nombre de manifestations organisées pendant la PFUE a été impressionnant et largement supérieur à ce qui peut être fait pendant une présidence de l’UE, et notamment pendant la présidence tchèque. Ces manifestations ont été organisées par les think tanks, mais également par des associations, qui se sont fortement mobilisées pendant la PFUE, sans parler des fédérations professionnelles, des différentes professions qui chacune dans leur domaine ont organisé des conférences.

OFTT : Quelle initiative marquante peut-on retenir autour de la PFUE ?

CF : L’initiative la plus marquante du côté de la société civile a été les « Paroles d’Européens », même si leur ambition a été totalement revue à la baisse par rapport au projet de départ. Il ne s’agissait pas d’une initiative de think tanks à proprement parler, mais ils ont été tous présents aux différentes manifestations qui ont eu lieu dans le cadre de cette initiative [3]. Les Etats Généraux de l’Europe ont aussi été très suivis. Il y a donc eu deux ou trois épisodes marquants, même si, souvent, les manifestations ont réuni et associé de nombreux acteurs venus pour parler d’Europe, plus qu’elles n’étaient le fait d’un seul think tank.

OFTT : Avez-vous eu le sentiment que certains ont animé le débat ou ont été à l’origine d’idées novatrices ?

FS : Sans faire d’auto-promotion, en matière d’animation du débat, l’enquête d’EurActiv France, qui a été menée bien en amont de la PFUE, a pas mal contribué à générer un débat entre les parties prenantes [4]]. EurActiv France n’est pas un think tank, mais il s’agit d’une initiative qu’un think tank aurait eu vocation à mener.
OFTT : Quels seront les principaux dossiers à l’agenda 2009 que devront gérer la présidence tchèque, puis suédoise ?

CF : Le dossier phare de la Présidence tchèque, qui domine l’actualité aujourd’hui, est celui de la sécurité énergétique. En raison de la crise gazière entre l’Ukraine et la Russie, il est notamment question d’adopter plus rapidement une directive qui permettrait de renforcer les interconnexions gazières en Europe.
La République tchèque devra aussi gérer les suites du traité de Lisbonne. Il existe encore une grosse incertitude sur la date du second référendum en Irlande, puisqu’il est finalement question qu’il ait lieu à l’automne 2009, alors qu’au départ, les Etats membres souhaitaient qu’il ait lieu avant les élections européennes. Mais j’ai cru comprendre qu’Alain Lamassoure avait pris son bâton de pèlerin pour essayer de convaincre les Irlandais de voter avant les élections.
Parmi les autres gros dossiers, il y a évidemment les suites de la crise économique et les différents plans de relance, ainsi que les enjeux climatiques avec la conférence internationale de Copenhague en décembre 2009, pour laquelle les Européens vont certainement devoir jouer un rôle d’impulsion fort. On verra aussi ce que feront les Etats-Unis dans ce domaine.

FS : J’ajouterai le suivi de la réglementation des marchés financiers et la deuxième réunion du G20 en avril, à Londres, afin de réformer le capitalisme financier. Enfin, l’un des gros dossiers sera l’arrivée de Barack Obama à la Maison Blanche et son impact sur les relations transatlantiques. Ce sera pour les Tchèques l’occasion d’avoir une grande visibilité sur la scène internationale et cela leur permettra de relancer les discussions sur la sécurité et la défense, notamment avec le bouclier antimissiles, dont certains éléments doivent être installés en République tchèque.

OFTT : Que peut-on attendre de l’actuelle présidence tchèque, qui a déjà connu quelques couacs depuis le début et dont l’euroscepticisme de son président est notoire ?

FS : Ils ne sont pas plus incapables que d’autres. La Slovénie, qui est un tout petit pays, a mené en 2007 une présidence honorable, même si elle avait été modeste vu la taille du pays et de leur administration. La République tchèque bénéficie même d’un peu plus de reconnaissance, donc il n’y a pas de raison qu’elle n’obtienne pas de bons résultats.

Le président tchèque ne joue pas un grand rôle, il joue un peu un rôle de poil à gratter mais au-delà de ça, c’est le gouvernement qui mène la danse. Il n’y a donc pas de raison de s’inquiéter plus que ça de son euroscepticisme. Il est sûr que par rapport à l’hyperactivisme de la présidence française et de Nicolas Sarkozy, les Tchèques vont plus être dans la gestion des affaires courantes, étant donné le calendrier législatif et le fait que le Parlement européen sera normalement « en vacances » à partir de mars-avril pour la campagne des européennes.

CF : L’euroscepticisme du président peut légèrement écorner l’image de la République tchèque et donner l’impression d’un pays pas toujours très cohérent dans ses propos. Le Premier ministre, Mirek Topolanek, a quelques soucis avec sa majorité politique, donc il peut y avoir de légers couacs de ce côté-là. Malgré cela, on a la sensation que les Tchèques ont pris le train en marche et sont plutôt meneurs, notamment sur la crise gazière, où ils ont déjà convoqué deux réunions extraordinaires. S’ils comptent gérer les affaires courantes, ils ne le feront en tout cas pas aussi mal que nous laissaient penser les différentes critiques faites notamment du côté français en amont de leur présidence.

OFTT : Les élections européennes de juin 2009 sont le prochain grand rendez-vous européen. Les précédentes élections ont toutes été marquées par leur faible taux de participation. Y a-t-il des raisons que cela change cette année ?

CF : Parmi les suites de la PFUE, on pourrait notamment espérer qu’il y ait eu une prise de conscience de l’importance de l’UE dans le monde et donc de l’importance pour les Européens de s’y intéresser. Mais il est difficile de faire des prédictions dans ce domaine et quoi qu’il en soit, même si la participation augmentait de 10 %, elle resterait toujours assez faible, car elle était inférieure à 50 % en 2004.

FS : Je ne pense pas qu’il faille s’attendre à de grands changements au niveau du taux de participation. Il pourrait néanmoins y avoir une légère hausse, les crises récentes étant peut-être de nature à intéresser les citoyens aux questions politiques européennes, mais je ne pense pas qu’on verra de gros changements. En effet, la tendance générale est à de faibles taux de participation aux élections, tant au niveau européen que national, et les élections européennes devraient donc s’inscrire dans cette tendance.

Notes

[1Ndlr : Debout la République.

[2Avec la visite de Nicolas Sarkozy dès les premiers jours du conflit afin de trouver un compromis entre Israël et Gaza.

[3En tout, il y a eu 6 manifestations à travers la France (Marseille, Lyon, La Rochelle, Nantes et 2 à Paris). Voir le site dédié : http://europeens.touteleurope.fr

[4Cf. L’enquête menée en juillet 2007 par EurActiv France auprès des parties prenantes françaises (entreprises, fédérations, syndicats, ONG, associations, think tanks et collectivités locales, etc.) afin de recueillir leurs propositions pour la Présidence française de l’UE. Voir le sommaire des contributions : http://www.euractiv.fr/presidence-f...

Suivez-nous !

Copyright Observatoire des think tanks - Powered by SPIP, Feat.B_HRO - Mentions légales