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Entretien avec Olivier Ferrand

L’intellectuel, l’expert et le politique. Trois mondes à connecter

23 juin 2008 par Robert CHAOUAD

Haut fonctionnaire, Olivier Ferrand est président de Terra Nova. Elu (PS) dans les
Pyrénées-Orientales, il a notamment été conseiller auprès de Lionel Jospin à Matignon,
de Romano Prodi à la Commission européenne et directeur de cabinet de Dominique
Strauss-Kahn, dont il a dirigé le club A gauche, en Europe.
Terra Nova : www.tnova.fr

Robert Chaouad : On a pu observer, ces derniers mois, la constitution de nombreux clubs de réflexion à gauche de l’échiquier
politique. Pour votre part, vous venez de lancer la
fondation Terra Nova, un think tank qui se présente
comme progressiste. Quelles sont les raisons qui ont
motivé la création d’une telle structure ?

Olivier Ferrand : Terra Nova est une plateforme
intellectuelle, positionnée politiquement au sein de la
gauche progressiste, par opposition à la droite et à
l’extrême-gauche anti-capitaliste. Elle vise à fournir de
l’expertise à cette gauche progressiste et à contribuer à
renouveler sa « matrice idéologique ».

A l’origine de Terra Nova, il y a le constat d’un paradoxe :
la gauche politique peine à renouveler son projet, ses idées,
alors que le matériau intellectuel disponible pour réaliser ce
projet est abondant. Autant, à l’époque où je participais,
auprès de Lionel Jospin, aux réflexions sur le projet
présidentiel de 2002, il n’y avait pas grand chose en termes
de diagnostic intellectuel, autant entre 2002 et 2007 cette
situation s’est radicalement modifiée. En effet, le diagnostic
intellectuel des chercheurs et des universitaires s’est
considérablement enrichi, avec le retour des intellectuels,
d’une certaine manière, dans le travail de réflexion et de
diagnostic sur les politiques publiques, avec l’arrivée d’une
nouvelle génération d’intellectuels, avec des lieux de
réflexion structurés, comme l’Ecole d’économie de Paris, La
République des Idées ou la revue Esprit, disposant de
leaders, Daniel Cohen, Thomas Piketty, Eric Maurin d’un
côté, Pierre Rosanvallon et Thierry Pech pour La
République des Idées, ou encore Olivier Mongin et Marc-
Olivier Padis à la revue Esprit. Des lieux, en somme, qui sont
apparus comme de véritables producteurs de diagnostic
intellectuel.

Un deuxième élément repose sur le fait qu’on a des
exemples étrangers de pays qui ont su rebondir dans le
nouveau contexte mondial, que ce soit les pays nordiques,
le Royaume-Uni d’une certaine manière ou l’Allemagne
aujourd’hui, autant de pays qui ont des structures assez
proches des nôtres, de type « social-démocrate », c’est-àdire
avec des Etats-providence essayant d’allier croissance
et redistribution, prospérité économique et justice sociale.
Ces pays-là ont donc su refonder leur modèle dans la
dernière période et nous fournissent ainsi des exemples
dont on pourrait potentiellement s’inspirer.

Enfin, troisièmement, il y a des initiatives locales qui ont été
RC : prises mais qu’on a été incapable de réellement identifier.
Donc voilà trois types de matériau – le diagnostic
intellectuel à convertir en solution politique, les exemples
étrangers à acculturer en France pour ce qui peut l’être et,
enfin, les initiatives locales à généraliser – qui existent
aujourd’hui, mais qui ne sont pas utilisés pour aboutir à un
projet politique et à des solutions programmatiques. Et ce
parce que la gauche manque, fondamentalement, de lieux
pour le faire. Telle est l’ambition de Terra Nova : constituer
une plate-forme professionnelle, dédiée à la réflexion
politique, dont le rôle est de réaliser la conversion du
matériau intellectuel disponible (diagnostic, exemples
étrangers, initiatives locales) en solutions programmatiques
effectives pouvant servir à la prise de décision politique et
applicables en cas de retour au pouvoir.

Ajoutons que nous ne sommes pas les seuls à avoir fait ce
constat et à tenter de bâtir une telle plateforme pour la
gauche. Je voudrais saluer tout particulièrement le travail de
mon ami Gilles Finchelstein, qui a entrepris de réorienter la
Fondation Jean Jaurès pour en faire un think tank de plein
exercice. La FJJ a de gros moyens, un vrai savoir-faire, une
forte légitimité : elle fera très vite des choses remarquables,
elle l’a déjà prouvé. Je voudrais aussi souligner les efforts
de certains grands leaders socialistes pour structurer des
lieux de réflexion intellectuelle du même type : il y a
notamment le Cercle 21 de Manuel Valls, l’Institut Edgar
Quinet de Vincent Peillon, le G20 autour de Philippe Aghion
et Ségolène Royal, La Forge de Benoît Hamon. Ces
initiatives sont utiles, nécessaires, complémentaires. Le
problème de la gauche, ce n’est pas d’avoir trop d’idées,
mais pas assez !

RC : Un discours s’est pourtant fait jour, ces derniers mois,
voire ces dernières années, qui s’est attaché à pointer
les faiblesses intellectuelles et l’absence d’idées de la
gauche. Au regard de l’importante production de
savoirs et d’analyses issues de personnalités et d’intellectuels proches de la gauche, un tel discours
n’apparaît-il pas difficile à tenir ?

O.F. : En effet, c’est exactement l’inverse. La majeure partie
de la production du monde intellectuel, c’est-à-dire du
monde universitaire et scientifique se situe à gauche. Et
cette production est désormais très riche. Encore faut-il
savoir de quoi on parle. Le diagnostic intellectuel existe, les
solutions et les propositions opérationnelles de politiques
publiques, en revanche, il y en a peu. Pour être concret :
dans la période passée, l’économiste Eric Maurin publie
deux ouvrages de référence L’égalité des possibles (2002) et
Le ghetto français (2004). Il « révolutionne » le diagnostic
social-démocrate sur les inégalités et la manière de penser
cette question, et nous dit qu’aujourd’hui les inégalités sont
avant tout d’ordre territorial. Une fois qu’on a dit ça, on a le
diagnostic, mais on n’a pas la solution politique, on n’a pas
la politique publique à
mener pour lutter contre
ces nouvelles inégalités
territoriales. Jusqu’à une
certaine époque, les
chercheurs et les
u n i v e r s i t a i r e s
considéraient que ce
n’était pas leur rôle de
s’aventurer dans les
p r o p o s i t i o n s
programmatiques, que
c’était le rôle du politique.
Ils nous disaient : « eh
bien non, nous, on est
chercheur, on appartient
au monde scientifique, on
dit le vrai ou le faux, on est
dans le monde de la
science et de l’objectivité, alors que vous, vous êtes dans le
monde politique, le monde de la subjectivité. A partir de
notre diagnostic, il existe toute une palette de solutions
politiques applicables en fonction de vos orientations
politiques. Ce n’est pas à nous de trancher entre ces
options. » Ce discours-là, que l’on entendait en 2002, a
basculé aujourd’hui. Le modèle de l’intellectuel, dans cette
génération-là en tout cas, c’est le retour à la politique.
Maintenant, on entend, au contraire, « je suis d’accord pour
participer à l’élaboration des propositions politiques, je suis
d’accord pour me lancer, pour faire une partie du chemin. »
D’où le positionnement de la fondation, qui agit en aval de
ce diagnostic intellectuel et convertit ce diagnostic en
solutions pour la sphère politique. A Terra Nova, notre travail
commence là où s’arrête celui de la République des Idées.
Là où s’arrête le diagnostic intellectuel commence Terra
Nova et le début des solutions politiques.

RC : Avant de revenir sur les idées et les orientations qui
caractérisent la fondation, restons un instant encore sur
la genèse du projet. Avez-vous rencontré des réticences
au moment de lancer une telle structure ?

O.F. : L’idée de départ, elle est venue de la discussion avec
quelques amis, du monde intellectuel, Thierry Pech, Eric
Maurin, Olivier Mongin, du privé, Christophe Béjach, Valérie
Atlan, Seybah Dagoma, Françoise Monard, de
l’administration, Jean-Philippe Thiellay, Alain Christnacht.
Tous, issus pourtant de sphères professionnelles
différentes, nous faisions le même diagnostic, celui que l’on
vient d’évoquer, c’est-à-dire le grand écart entre la richesse
du diagnostic intellectuel et la faiblesse des solutions
politiques, entre ce qu’on pourrait faire et ce qu’on a fait.
C’est pour cela que nous nous sommes lancés,
collectivement, dans cette aventure.

Attention, nous ne blâmons personne pour ce grand écart !
Car c’est vrai que c’est difficile de formuler des solutions
politiques pour sortir de
la crise. On assiste,
aujourd’hui, à ce que
Daniel Cohen appelle une
« nouvelle révolution
industrielle » ; ainsi, nos
sociétés connaissent des
t r a n s f o r m a t i o n s
extrêmement profondes,
et pas seulement dans
les domaines
économique et social.
Notre modèle de
développement « social
démocrate » a été
déstabilisé par ces
mutations. Il faut du
temps pour comprendre
ces mutations, puis pour
trouver les clés pour rebondir, c’est normal. Il faut du temps
pour penser, d’une certaine manière, une nouvelle étape du
socialisme, de la pensée sociale-démocrate. C’est en train
de se mettre en place maintenant. Et il faut des lieux
intellectuels pour le réaliser.

De mon côté, j’y participe parce que je suis à la jonction des
mondes qui peuvent y contribuer. Je suis issu de la haute
fonction publique, ça c’est pour la dimension « techno ».
J’ai été conseiller de Lionel Jospin puis de Romano Prodi à
la présidence de la Commission européenne, et donc je
connais ce monde-là, qui est très important dans la
formulation des propositions politiques et de leurs aspects
techniques. J’ai également travaillé aux côtés de Dominique
Strauss-Kahn avec le monde intellectuel, au sein de son
club, A gauche, en Europe. Et maintenant je suis également
de plain-pied dans le monde politique, en tant que
responsable national du Parti socialiste et élu local. Je suis
donc à la croisée des trois mondes et je peux les mettre en
réseau. Mon rôle est celui d’un facilitateur.

En nous lançant dans un projet pareil, une sorte de start-up improbable, tout est problématique. On a fait des test de
faisabilité, auprès du monde intellectuel d’abord, en se
demandant est-ce que ça va prendre, est-ce qu’on va avoir
une plate-forme sérieuse, est-ce que les gens vont être
d’accord pour travailler ensemble : la réponse a toujours
été oui, et bien souvent avec enthousiasme, en me disant
c’est exactement ce qu’il faudrait faire.

RC : Sur le plan intellectuel, ça prend tout de suite…

O.F. : Oui, ça prend tout de suite, et dans le monde
technique aussi. Ce monde technique, ce monde de
l’expertise, c’est celui des hauts fonctionnaires, des
personnes issues du privé, du monde associatif, des gens,
en tout cas, qui ont de l’expertise dans le domaine des
politiques publiques, ceux dont c’est le métier. Aujourd’hui,
il y a un monde technique d’experts qui aimerait participer,
mais qui est laissé en jachère, et l’idée de participer à un
travail collectif pour la gauche est une idée qui les mobilise.
Restait le monde politique, avec les enjeux de pouvoir qui le
caractérise. Nous avons bien veillé à ce que Terra Nova soit
une structure « transcourant
 », et même
« trans-parti », qui fournit
toute la « gauche
progressiste ». Nous
avons bien veillé à ce que
toutes les sensibilités,
tous les courants du Parti
socialiste, tous les leaders
potentiels soient
représentés, nous avons
mis au conseil scientifique
les têtes de pont
intellectuelles des grandes personnalités du parti, afin que
tout le monde puisse s’y retrouver. Et d’ailleurs, la
production intellectuelle sera une production publique et
donc tout le monde pourra s’en saisir. Il y a en tout cas une
volonté de réaliser un travail collectif, fédérateur.

RC : Comment se noue la relation avec le Parti socialiste ?

O.F. : La production est indépendante du parti. Cette
indépendance est nécessaire pour mettre la réflexion
intellectuelle à l’abri des enjeux de leadership – enjeux
légitimes mais qui ne doivent pas asservir la réflexion. Elle
est garantie au plan juridique (statuts indépendants de
fondation d’utilité publique), financier (pas de lien financier
avec le PS) et humain (pas de leaders à sa tête, donc pas
une écurie). Mais cette production est destinée au monde
politique. L’objectif est d’aider les élus de gauche, en leur
fournissant de l’expertise et en contribuant à élaborer le
projet politique, mais aussi d’influencer l’agenda politique à
travers les leaders d’opinions et le grand public. Les
moyens : une structure juridique indépendante donc
(fondation d’utilité publique), professionnelle et financée
avec un budget de départ de 1 million d’euros, et à terme
d’un niveau équivalent à celui de l’Institut Montaigne, c’està-
dire trois millions d’euros.

RC : Sur le plan de l’organisation interne, comment
fonctionnera la fondation ?

O.F. : Elle se compose de trois cercles : une équipe de
direction (gestionnaire de la structure), un conseil
scientifique et un cabinet d’experts. L’équipe de direction
est pluridisciplinaire, elle comporte une quinzaine de
personnes, l’enjeu étant d’avoir les bonnes personnes pour
gérer un tel projet. On a donc Eric Maurin comme directeur
scientifique, Marc-Olivier Padis, de la revue Esprit, comme
directeur éditorial, et on a derrière un groupe de
professionnels qui apportent leur compétence pour gérer
une structure qui s’apparente à une start-up d’entreprise.
On compte ainsi des juristes, des personnalités issues du
monde financier, de la communication, etc.

Le conseil scientifique, quant à lui, est composé d’environ
140 personnes. L’idée était de réunir au sein d’une même
plate-forme la quasi-totalité de l’espace intellectuel socialdémocrate.
Ce conseil
scientifique réunit trois
collèges : un collège
universitaire composé de
chercheurs et
d’universitaires, un
collège représentant la « 
société civile »,
regroupant des
personnalités issues de
l’entreprise, du monde
associatif, de la sphère
syndicale (la CFDT est
présente), et enfin un collège européen et international
réunissant l’ensemble des commissaires européens
socialistes, et des personnalités intellectuelles comme
Gosta Esping Andersen, Anthony Giddens, Benjamin
Barber, etc.

Enfin, le troisième cercle : un cabinet d’expert, regroupant
250 personnes issues de la fonction publique, du privé, du
monde associatif, pour avoir une expertise complète sur
l’ensemble des politiques publiques.

RC : Concrètement, comment se matérialisera votre
présence dans l’espace public ?

O.F. : L’objectif est d’influencer la sphère politique. Pour
cela, il faut fournir des produits adaptés. Ils seront de deux
types. On réalisera des notes courtes d’expertise critique de
l’actualité et, deuxième type d’élément, on fournira des
essais programmatiques pour alimenter la réflexion de long
terme autour du projet. Il s’agira de mettre en interaction les
trois mondes dont nous parlions plus haut, intellectuel,
technique et politique, et ce afin d’aboutir à des solutions
politiques.

Concernant l’influence indirecte du politique, il s’agira d’essayer de travailler sur l’agenda médiatique et politique
et donc d’influencer cet agenda.

RC : Et tout ça, dans une perspective sociale-démocrate que
vous voudriez moderne. A cet égard, comment
définiriez-vous, aujourd’hui, cette modernité ou ce
progressisme social-démocrate ?

O.F. : On a à ce niveau-là un problème de terminologie
assez intéressant. On ne sait pas vraiment nommer ce que
nous incarnons. On ne l’a pas encore réellement formulé du
moins. Etre progressiste, c’est un peu vague, la preuve,
même Eric Besson peut l’utiliser. Donc tout le monde se
proclame progressiste et utilise le terme. La socialdémocratie,
d’une certaine manière, ce n’est pas vraiment
nous, en France. Dans sa conception stricte, la socialdémocratie
renvoie davantage à un modèle nordique, un
modèle où la société civile et les syndicats sont beaucoup
plus présents dans la formulation de l’action politique. Et si
l’on peut se référer au modèle de l’Etat providence, celui-ci
est néanmoins commun à l’ensemble de l’Europe.
Toutefois, si l’on n’a pas encore trouvé le terme qui nous
convient le mieux, on peut
malgré tout définir ce que
nous entendons incarner
politiquement. Et en ce
sens, le constat est très
simple. Ce que l’on a
contribué à créer depuis
les années 1930, c’est-àdire
l’Etat-providence et
un modèle économique et
social de type socialdémocrate
en France et
en Europe, a été déstabilisé par les mutations du monde et
par la révolution économique et sociale générée par le
nouveau capitalisme. C’est la refondation de ce modèle que
nous voulons incarner, en respectant les valeurs qui ont
présidé à son émergence, cet équilibre entre liberté et
égalité, entre prospérité et justice sociale.

RC : On assisterait à la disparition des conditions initiales qui
avaient rendu possibles la mise en place de l’Etatprovidence.

O.F. : En effet, et cette disparition est liée, notamment, aux
changements de territoire issus du processus de
mondialisation. Ce qui conduit au fait que le lieu de
l’équilibre est rompu. Le capitalisme était national,
territorialisé, la régulation étatique l’était aussi. Cette unité
de lieu permettait d’agir. Or, aujourd’hui, cette unité de lieu
est rompue ; la régulation demeure nationale alors que le
capitalisme, lui, est devenu mondial et il tend à s’échapper
des lieux de régulation trop contraignants. La
mondialisation économique met donc en concurrence les
territoires sociaux. Tous les territoires étant en concurrence,
mécaniquement, cela déstabilise ceux où la régulation est
plus forte. Ceci n’est pas un jugement, mais le constat
d’une réalité.

Ensuite, au-delà de son territoire, les mutations du
capitalisme affectent sa substance même. C’est la nature
du capitalisme qui s’est transformée. On est ainsi passé
d’un mode industriel à un mode financier, d’un mode, d’une
certaine manière, collectif à un mode plus individuel,
atomisé, d’un mode managérial à un retour de l’actionnaire.
Ces changements induisent mécaniquement une
augmentation des inégalités. On voit s’opposer les
actionnaires aux salariés, et au sein même du monde
salarié, les couches supérieures « actionnarisées » au
reste des salariés. On a donc un capitalisme qui produit
beaucoup plus d’inégalités et une capacité de régulation
qui a diminué du fait de la mondialisation. On ne peut pas
renforcer la régulation, la redistribution et l’Etat-providence,
sous peine de voir la matière économique s’échapper. C’est
donc à cette déstabilisation qu’il faut faire face,
déstabilisation à laquelle il faut également adjoindre le
changement de mentalité qui affecte la société. En effet, les
citoyens ont eux aussi quitté l’univers intellectuel de classe
pour aller vers un univers
plus individualiste. La
question n’est donc plus :
« je suis ouvrier,
j’appartiens à la classe
dominée et je veux que
l’Etat me garantisse que
même si je suis dans le
monde dominé je vais être
bien traité ». Aujourd’hui,
tout le monde veut être
dominant d’une certaine
manière. Le discours n’est plus « protégez-moi en cas
d’échec », mais « donnez-moi les moyens de réussir ». Ce
sont donc ces changements-là qui nécessitent une
reformulation de l’Etat-providence et du modèle socialdémocrate,
dont les objectifs initiaux demeurent cependant
les nôtres, à savoir trouver un équilibre entre prospérité et
justice sociale, entre production de richesse et
redistribution. Cet équilibre est en train d’être rompu. Il a été
violemment rompu aux Etats-Unis, qui ne disposaient pas
vraiment des protections de l’Etat-providence. Aujourd’hui,
c’est en Europe que cet équilibre est en train d’être rompu.
C’est déjà le cas dans un certain nombre de pays, comme
l’Irlande et le Royaume-Uni, et ce mouvement tend à se
prolonger en Europe continentale. A ce jour, seuls les pays
nordiques résistent bien, car ils ont réussi la reconversion
de leur Etat-providence, qui reste extraordinairement
égalitaire tout en étant très prospère.

RC : Du fait de la transformation des conditions de
possibilité du modèle social-démocrate et de l’Etatprovidence
européens du XXe siècle, l’attitude qui
consiste à adapter le modèle aux contraintes de la mondialisation économique telle qu’elle va ne laisse-telle
pas augurer une remise en cause radicale des
principes et valeurs qui fondent justement l’héritage
social-démocrate ?

O.F. : Les conditions du Welfare State telles qu’elles ont
existé ont effectivement disparu ; en revanche, les
capacités à refonder l’Etat-providence pour l’adapter au
capitalisme mondial et à la nouvelle donne économique
existent et, tout en prenant le nouveau capitalisme comme
donnée, les pays nordiques nous montrent que c’est
possible. Comment ? En basculant d’un Etat-providence
redistributif qui agit a posteriori à un Etat-providence
anticipateur agissant a priori. Le modèle qui consiste à
regarder se constituer les inégalités et à s’attacher ensuite
à les corriger par le biais de la redistribution et de
l’instrument fiscal ne fonctionne plus car l’intervention est
trop tardive. Ce modèle laisse proliférer les inégalités qui ont
atteint, aujourd’hui, des proportions telles qu’on n’arrive
plus à les corriger. Par ailleurs, ce système est trop exigeant
en termes de redistribution, car il oblige à faire un effort trop
important en faisant monter la pression fiscale à un niveau
qui devient inacceptable. Ce modèle-là est donc en danger,
et c’est celui-là qui est
déstabilisé. En revanche,
un autre modèle d’Etatprovidence,
anticipateur
et intervenant a priori, est
possible et fonctionne,
comme on le voit dans les
pays nordiques.

RC : Il fonctionne en effet
jusqu’à présent dans
ces pays, mais avec des taux de prélèvements
obligatoires relativement importants. Il s’agit pourtant
là d’une caractéristique qui est de moins en moins
acceptée par les logiques inhérentes au nouveau
capitalisme ?

O.F. : Tout à fait, et en France également on n’est pas très
loin de ces niveaux. A cet égard, il faut pouvoir dire que si
on veut mettre en place un certain nombre de nouveaux
droits sociaux, il faut aussi mettre les moyens. Toutefois, il
ne faut pas que ça pèse sur le système productif. C’est la
clé. Si cela pèse trop et que ça tue la production de
richesse, alors c’est un jeu à somme négative. En revanche,
les pays nordiques nous montre qu’on peut avoir un
système de droits sociaux très évolués, avec des
prélèvements fiscaux importants qui non seulement ne
gêne pas la production de richesse mais la soutienne. Et
donc l’enjeu est de recréer un cercle vertueux comme il a pu
en exister un durant les Trente Glorieuses : « production,
redistribution, production ». En économie ouverte, ce
schéma ne fonctionne plus, en revanche, un système par
lequel l’Etat social forme mieux les gens en leur donnant
accès à l’enseignement supérieur, produit plus de savoir à
travers la recherche, produit plus de formation
professionnelle et donc continue à garder les gens
employables à un haut niveau ; un système qui fournit un
Etat social actif qui fait que les gens restent le moins
longtemps possible en situation d’inactivité et améliore les
capacités productives et l’employabilité des gens pour
produire plus, ce qui permet de maintenir des salaires
d’activité à un haut niveau, ce système-là est un système
créant ce nouveau cercle vertueux : « investissement
dans le capital humain, croissance, investissement dans le
capital humain ». Donc ça c’est pour l’adaptation. De
petits pays très réactifs, comme les pays nordiques, ont pu
nous montrer la voie. Adaptable ailleurs ou non, en tout
cas, ce modèle existe, il est là.

Mais il n’y a pas que l’adaptation. L’adaptation c’est quand
on n’est pas capable de façonner soi-même le système. Et
le Danemark ou la Suède ne sont pas capables de façonner
le système, la France seule non plus d’ailleurs. En
revanche, l’Europe, si elle s’en donne les moyens, a la taille
critique pour façonner la mondialisation. Potentiellement,
nous ne sommes pas un simple sujet de la mondialisation,
nous pouvons en devenir
un acteur. Encore faut-il
s’en donner les moyens.
Et c’est donc là tout
l’enjeu de l’avenir de
l’Europe.

La République sociale de
Jaurès passait par la
constitution de la
République pour pouvoir,
une fois la gauche au
pouvoir, produire un modèle social. C’est exactement ce
qui se passe au niveau européen, et à terme au niveau
mondial. Il nous faut construire une structure, la
République européenne, et demain, c’est chimérique, la
République mondiale, mais ces structures-là arriveront un
jour pour pouvoir réguler la mondialisation et produire un
modèle social mondial. Cette taille critique, aujourd’hui,
plus aucun Etat ne l’a, en revanche, collectivement nous
l’avons. L’Europe est la première puissance économique
mondiale, la première puissance commerciale, la première
puissance agricole, potentiellement la première puissance
diplomatique et la deuxième puissance militaire. Mais pour
exister dans la mondialisation, il nous faut construire
l’Europe politique.

RC : Pour rester sur ces questions européennes, on a pu
observer, ces dernières années, un net reflux de la
sociale-démocratie au sein des vingt-sept Etatsmembres
de l’Union européenne. Comment pensezvous
pouvoir réussir à imposer une telle vision dans un
environnement politique européen qui ne semble que modérément s’y prêter ?

O.F. : On n’imposera pas une Europe de gauche ou une
Europe sociale à nos partenaires. Il n’y a aucune raison,
aucune légitimité à le faire. En revanche, ce sur quoi il faut
se battre, c’est sur l’idée de créer un acteur institutionnel,
créer les institutions qui seraient capables d’agir dans la
mondialisation. Et ces institutions politiques,
nécessairement politiques, car il y a une partie de
souveraineté qu’on leur attribue, seront pilotées,
gouvernées, par des gouvernements de droite ou de
gauche en fonction des choix politiques des citoyens
européens. C’est ça le point d’arrivée. Et lorsqu’il s’agira
de gouvernements de gauche, alors on pourra y insuffler
nos politiques de gauche et participer à un travail de
façonnage de la mondialisation. Et s’ils sont de droite, eh
bien, ce sera des politiques de droite. Mais la clé de tout,
c’est de créer des institutions et de leur garantir une
légitimité politique. Aujourd’hui, l’Europe n’a pas ces
institutions de représentation politique sur la scène
mondiale, ou bien elles
sont embryonnaires. On
l’a de manière
structurée pour
l’Organisation mondiale
du commerce (OMC),
avec un représentant
unique, mais pour le
reste, on n’a pas
vraiment de président
de l’Europe bien défini.
La Commission
e u r o p é e n n e ,
typiquement, n’a pas la
légitimité démocratique
et politique, puisqu’elle
est toujours nommée
par les chefs d’Etat et de gouvernement. Elle n’est donc ni
de droite ni de gauche et, d’une certaine manière, elle est
obligée de théoriser son apolitisme, ce qui est
extraordinaire lorsque l’on veut gouverner un espace
politique.

RC : Qu’entendez-vous par le caractère apolitique de la
Commission européenne ?

O.F. : Il y a deux choses différentes. Est-ce que la
Commission européenne est politique ? La réponse est
oui, parce qu’elle gère un certain nombre de compétences
souveraines (le commerce international, la monnaie, etc.).
Est-ce qu’elle mène des politiques orientées sur ces
compétences-là ? Oui, ces politiques sont teintées. Dans
les années 1970 et 1980, elles étaient teintées
volontaristes, sociales-démocrates (les fonds structurels,
la redistribution régionale, les grands investissements
d’infrastructures, le transport, etc.). Aujourd’hui, elles sont
fortement teintées néolibérales. A l’inverse, et c’est le
deuxième élément, est-ce qu’il y a une légitimité
démocratique aux politiques qui sont menées ? La
réponse est non. A la critique des altermondialistes, qui
demandent « Qui vous a donné un mandat ? », la
réponse est personne. C’est un mandat autogénéré, sui
generis. Et la Commission théorise cela. Puisqu’elle n’a
pas de légitimité démocratique, elle est obligée de s’en
créer une. L’argument de la Commission consiste à dire,
justement, notre légitimité c’est de ne pas avoir de
circonscription, d’être indépendant de toutes les tensions
populaires ou populistes, sous-entendu du peuple, et de
pouvoir vraiment travailler dans l’intérêt général. Cela me
semble être extrêmement dangereux comme manière de
voir les choses, sous-entendu, « les gouvernements qui
sont soumis aux pressions des citoyens font des choses
erronées, alors que nous, qui sommes des technocrates,
libres de cette contrainte, on va vous dire quel est l’intérêt
général ». Cela est extrêmement dangereux et antidémocratique,
et il faut en
sortir. On peut s’en passer
lorsque l’on gère des
compétences moindres,
mais on ne peut pas s’en
passer lorsque l’on gère
des compétences comme
la monnaie, le commerce
ou un jour la défense. Il est
impossible d’avoir une
armée européenne, s’il n’y
a pas derrière un
verrouillage démocratique.
La Commission
européenne doit donc être
issue de la majorité
parlementaire telle qu’elle
ressort de l’élection du Parlement européen.

RC : Terra Nova agira donc dans une perspective
européenne, quel type de relations entendez-vous
développer avec des structures similaires en Europe ?

O.F. : Terra Nova sera la tête de pont nationale d’un
réseau de think tanks sociaux-démocrates et socialistes
européens et internationaux. Et donc nous avons des
partenariats avec tous ces grands think tanks, comme le
Policy Network au Royaume-Uni, la Fundacion
Alternativas en Espagne, Glocus en Italie, la Friedrich
Ebert en Allemagne, le Center for American Progress aux
Etats-Unis, etc. On veut donc inscrire notre travail dans
une perspective européenne afin, dans un premier temps,
de bénéficier de l’expérience de nos partenaires et, à
terme, de construire avec eux un modèle européen
rénové, parce que le problème de l’Etat-providence se
pose en France, mais aussi aux autres Etats européens.

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