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Entretien avec Pierre-Emmanuel Moog

Les Groupes de réflexion et d’influence en France.

31 janvier 2007 par Selim ALLILI

Pierre-Emmanuel Moog est consultant et cofondateur d’un cabinet de conseil en gestion des compétences. Pour Think, il revient sur son ouvrage “les clubs de réflexion et d’influence” paru en janvier 2006 aux éditions l’Express. Son article sur l’implication des GRI dans la campagne 2007 est disponible sur le site www.oftt.eu (rubrique Regards).

Amaury Bessard : Vous avez publié il y a un an un guide des “groupes de réflexion et d’influence » aux éditions de l’Express. Quel regard portiez-vous à l’époque sur ces organisations ?

Pierre-Emmanuel Moog : Je constatais la grande confusion des media ou des politiques dans l’usage du terme think-tank. Pour ma part, si je connaissais les caractéristiques du think-tank à l’américaine, je ne réalisais pas la profusion récente et la diversité des groupes de réflexion et d’influence (GRI) en France, en terme de taille, de positionnement dans le débat, de thématiques. Ce qui m’a frappé au cours de mon enquête, c’est à quel point la plupart des acteurs, mais pas tous, ont tendance à penser qu’ils sont les seuls à produire des réflexions valables, au-delà même des désaccords idéologiques. Du genre : « vous enquêtez sur les think-tanks en France… mais en dehors de nous, il n’y a personne ! ».

AB : Sur quels critères avez-vous sélectionné les organismes à présenter ?

PEM : J’ai trouvé près de 80 GRI présentant, à divers degré, un intérêt, une « personnalité ». Ils ont en commun de produire de la réflexion de politique publique plus ou moins opérationnelle (policy oriented), dans le but de diffuser ces idées et de les voir mises en oeuvre.

AB : Quel était le message central de votre livre et à qui l’adressiez-vous en particulier ?

PEM : Je l’adresse d’abord à ceux qui agissent dans ces organisations,
la plupart d’entre eux ignorant, comme je l’ai déjà dit, les travaux des autres. Mais je m’adresse aussi aux décideurs politiques ou responsables des media, et à tous les citoyens qui veulent comprendre le nouveau rôle de ces corps intermédiaires dans le processus politique, et éventuellement s’y impliquer…

AB : Revenons au contenu de l’ouvrage, dès votre introduction, vous insistez sur la distinction entre le modèle américain et le modèle français. Pour cette raison, vous choisissez d’employer le terme de « groupe de réflexion et d’influence » plutôt que celui de « think tank ». Quelles sont donc les différences fondamentales entre les deux acceptions ?

PEM : Les think-tanks représentent une sous-partie de l’ensemble des GRI. Ils ont des ressources financières privées suffisantes pour internaliser la recherche. Très peu de groupes en France correspondent à cela. Les autres sont trop démunis pour rémunérer des chercheurs, ou bien ils dépendent essentiellement de financements publics. Néanmoins, pour ne pas être « think-tanks » stricto sensu, ils n’en sont pas moins « GRI » et peuvent contribuer au débat politique de manière marquante.

AB : Quelle distinction faites-vous entre les think tanks et les autres organisations productrices de connaissance ou d’influence ? Je pense notamment aux syndicats, aux partis politiques, aux clubs politiques ou aux réseaux dits « sociaux ». Comment définiriez vous la communauté des think tanks en France ?

PEM : Les syndicats sont des “partenaires sociaux”, ils ont un mandat de négociation. Le parti politique a vocation à conquérir le pouvoir par le combat électoral, même si son « service des études » interne a un rôle assez similaire à un GRI, mais dans une situation de dépendance totale au parti, et donc à une problématique de stratégie politique. Il y a encore les clubs politiques, qui se rapprochent bien plus des think-tanks, mais servent plutôt à soutenir une personnalité, et sont eux aussi dans une perspective de stratégie politique. Les réseaux sociaux ne produisent rien… sinon de l’entre-soi. Non, le GRI est bien un objet étrange, instable (voir la durée de vie du Club Jean Moulin ou de la Fondation Saint-Simon,
environ 10 et 20 ans respectivement) : il requiert une bonne dose de volonté et d’enthousiasme, de la foi presque, de ses membres, précisément parce que, à l’opposé des autres organisations dont nous venons de parler, il ne peut s’appuyer sur un critère simple de réussite (une accord négocié favorable à ses adhérents, la conquête du pouvoir par les urnes, etc) pour donner un sens à l’effort de ses membres et les souder autour de l’objectif : des idées aux décisions politiques le chemin est long ! Chacun doit donc trouver sa place, acquérir une personnalité suffisante pour survivre à la dynamique de son fondateur.

AB : Vous incluez la Franc-Maçonnerie dans votre grille de lecture. Pouvez-vous nous expliquer ce choix ? Quelle obédience a selon vous le plus d’influence par sa production de connaissance ?

PEM : La franc-maçonnerie est un phénomène multiforme et dans la longue durée (presque 3 siècles !). De nombreux aspects (spirituels,
ésotériques, sociaux, philosophiques) de ce mouvement ne nous concernent pas ici. Mais les principales obédiences (GDOF, GLDF, GLNF, DH, GLFF), et paradoxalement contrairement à leurs « statuts », ont réellement développé une activité de réflexion politique sur des questions sociales : laïcité, vie privée, bioéthique, droit de la femme, droit du travail. Au-delà du fantasme de noyautage parlementaire, etc., par les loges (mettons en partie vrai un temps durant la IIIème République), mon hypothèse est simplement que leur légitimité en la matière et donc leur réussite, découle de leur propre histoire organisationnelle : des conflits et des schismes autour de ces mêmes questions : la laïcité, la mixité, etc…

AB : Dans le domaine des financements, quelle est la nature des relations entre les GRI et leurs partenaires ? Existe t-il un modèle de développement repris par la majorité des acteurs français ? A combien estimez vous le budget global de la réflexion politique en France ?

PEM : Les GRI français sont très pauvres ou très dépendants des fonds publics, à l’exception de l’Institut Montaigne ou de l’Idep, financés par les entreprises. De mon enquête, et en admettant le périmètre que je propose, il ressort que le marché de la réflexion politique organisée en France est un marché à 90 millions d’euros dont 50 millions pour les administrations, agences ou institutions publiques, et 40 millions pour les organisations (associations, fondations) juridiquement indépendantes. C’est peu. Ces chiffres mériteraient un examen plus approfondi.

AB : Si vous deviez citer trois GRI, lesquels choisiriez vous ? Pour quelles raisons ?

PEM : Vous voulez vraiment que je vous cite la petite centaine de GRI que j’ai examiné dans mon livre ! Tous n’ont pas le même impact bien sûr, mais je crois vraiment – est-ce par excès d’empathie - qu’ils ont tous une personnalité propre.

AB : A la veille des élections présidentielles 2007, sur l’ensemble de l’échiquier politique, nous voyons apparaître des clubs de réflexion dédiés à la construction de programmes électoraux. Nous pouvons citer l’un des derniers arrivés « le chêne » de Michèle Alliot Marie. Que pensez-vous de ce phénomène ?

PEM : Rien de neuf, les clubs politiques se sont toujours multipliés comme champignon après la pluie pendant une campagne, pour soutenir leur étalon, ou quand toute une classe politique passe dans l’opposition, pour garder des liens d’allégeance. Ils ne durent qu’un temps et cela n’a pas grand-chose à voir avec les GRI.

AB : Alors, quel peut être le rôle des GRI dans la campagne ?

PEM : Je crois que, loin de l’image sulfureuse de l’officine mijotant « 
le » thème de campagne pour faire gagner son candidat (contre-sens
complet de 1995), les GRI s’orientent, de manière pragmatique, vers 3 types d’actions. D’abord des travaux pour cadrer le débat de la campagne (note du Cercle des économistes sur les différences de politique économique droite/gauche et les contraintes économiques, ou chiffrage des programmes de l’Idep) Ensuite, des blogs spécifiques pour animer le débat (debat2007.fr de l’Idep, ifrap-2007.org de l’Ifrap). Enfin,
l’apostrophe des candidats sur des thèmes spécifiques (comme l’a réalisé l’Autre Cercle, ou s’apprête à le faire la Fondation pour l’innovation politique, la Fondation Robert Schuman, Entreprise & Progrès…

AB : Pour conclure, une question plus personnelle, quelles sont vos projets à venir pour l’année 2007 ?

PEM : Dans le domaine de la réflexion politique, je crois qu’il y a place à l’innovation en terme de méthode. Mais promis, je vous en reparle dès que ce sera d’actualité.

Entrevue menée par Amaury Bessard

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