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La production collective de la connaissance en Chine : Des Xuehui traditionnels aux think tanks modernes.

31 décembre 2006

Il est difficile d’appréhender le phénomène des think tanks actuels en Chine sans évoquer l’histoire de la pensée intellectuelle de ce pays, ainsi que l’environnement dans lequel elle s’inscrit. La question sous jacente reste de comprendre le développement d’une pensée alternative ou réformiste dans un système autoritaire où toute orientation politique repose sur l’idéologie. Comment la République Populaire de Chine gère-t-elle sa production de connaissances en vue d’accroître sa puissance régionale ? L’empire du milieu doit trouver un équilibre entre encouragement et contrôle des think tanks. Aujourd’hui comme hier, l’Etat chinois doit faire face à des problèmes internes et se préparer à relever des défis sur la scène internationale. Les intellectuels des cercles de pensée jouent donc un rôle moteur dans l’aménagement des politiques à venir et dans la survie du système.

2De la fin de l’empire à l’entrée dans la modernité2

Si dans la Chine médiévale, les élites se réunissaient déjà pour débattre des problèmes de la société, les origines des think tanks chinois peuvent remonter à la fin du 19e siècle. A cette époque, des « sociétés d’études » appelées xuehui émergent dans une Chine semi féodale affaiblie et partagée entre une influence occidentale colonisatrice et une puissance Mandchoue traditionaliste en recul. Regroupant des lettrés sous le patronage de hauts fonctionnaires, ces xuehui tentent de concilier tradition et modernité. Par exemple, Kang Youwei, penseur confucianiste, est à l’origine de « la réforme des cent jours » initiée par l’empereur Guang Xui en 1898. Durant cette période, à l’instar de l’Institut Chinois des Etudes Internationales créé en 1897, quelques centres de formation font leur apparition. Fondées pour promouvoir les réformes et transformer le système politique, puis berceau de l’émancipation de la société de l’emprise confucianiste, ces xuehui participent à l’émergence d’une pensée moderniste, annonçant le premier mouvement constitutionnel.

De Mao à la renaissance culturelle inachevée

D’abord acteurs et instruments de la révolution communiste, les intellectuels vont peu à peu être assujettis au pouvoir. Pendant la révolution culturelle, exilés ou rééduqués, ils sont nombreux à s’aligner sur la doctrine dominante dans l’illusion de l’influencer plutôt que de former une contestation collective. Transformés en tigres de papier, ces intellectuels ne se réunissent que sous la responsabilité de l’Etat central
pour légitimer ses actes et ses fondements. Créant un vide idéologique, la mort inattendue de Mao en 1976 amorce le processus de transition postcommuniste. Des « cercles d’amis » (Quanzhi) se développent dans les grandes villes où de nombreux intellectuels déconstruisent la pensée maoïste et diffusent une vision réformiste de la société, de l’art et de la culture.

Dans les années 80, le premier ministre Zhao Ziyang, encourage la création de structures de réflexion indépendantes pour apporter au régime la dynamique réformiste sollicitée par Deng Xiaoping. Dès 1981,
au sein de la prestigieuse Académie Chinoise des Sciences Sociales (CASS), se créent l’Institut des Etudes Japonaises, l’Institut Economique et Politique, et l’Institut des Etudes Américaines. Des structures plus autonomes apparaissent ensuite comme l’Institut de Recherche sur la Réforme Urbaine en 1984, ou l’Institut de Recherche en Sciences Economiques et Sociales en 1986. Prise d’une « fièvre culturelle » (Wenhuare), ces cénacles de réflexion organisent salons et colloques, et publient de nouvelles revues. Pour illustrer cette effervescence intellectuelle, entre 1984 et 1987, plus de 1 500 collections sont éditées
et de nombreux textes occidentaux sont traduits. Mais cet élan réformiste prendra fin avec la sanglante répression du régime des révoltes étudiantes sur la place Tian’ An Men le 4 juin 1989. Beaucoup d’intellectuels à l’origine des mouvements sont emprisonnés ou condamnés à l’exil, et de nombreuses structures sont dissoutes.

De l’impérieuse nécessité de réformer le régime à l’ouverture internationale

Dans les années 90, l’Etat Chinois est à la recherche de nouvelles idées pour surmonter ses difficultés, et construire une vision stratégique structurant la société et ses relations internationales. Deux tendances
intellectuelles s’affirment : un néonationalisme teinté de postmodernisme et un néoconservatisme. Afin de s’affirmer sur le champ politique, les deux courants fondent de nouvelles entités de réflexion comme le China Reform Forum en 1991, ou le Centre d’Etudes Economiques de Chine en 1994. Participant à l’émergence d’un espace public de plus en plus influent, ils sont à l’origine de l’adhésion à l’OMC en 2000. Aujourd’hui, la Chine semble s’ouvrir au « monde des quatre mers » et tente d’affirmer sa puissance au niveau régional. Elle ambitionne de bâtir un nouveau modèle de société, une force alternative à l’influence américaine. Ainsi, sous l’initiative fédératrice de Pékin, des think tanks provenant des dix pays de l’ASEAN, du Japon, de la Corée du Sud et de la Chine se regroupent au sein du NEAT (Network of East
Asian Think Tanks). Son objectif est de réfléchir à l’émergence d’une véritable communauté régionale, reposant sur une coopération économique, sécuritaire et culturelle. Les think tanks deviennent par conséquent l’un des moteurs de la stratégie de puissance Chinoise.
Nouant un rapport ambigu avec le pouvoir, encore très dépendants de l’Etat, les think tanks modernes, comme leurs ancêtres xuehui, restent difficile à cerner. Complexes, ils sont à la fois cyniques et épris de liberté et d’équité sociale. Influencés par une matrice culturelle séculaire, ils tendent plus à la synthèse qu’à l’opposition. Pour le régime, ils représentent à la fois une menace inéluctable et une opportunité
nécessaire dans sa course à la puissance régionale.

Bibliographie indicative

Chen Yan, (2003), L’éveil de la Chine. Les bouleversements intellectuels après Mao : 1976-2002, Editions de l’Aube.

Cheng Yingxiang, (2004), Dégel de l’intelligence en Chine 1976-1989 : quatorze témoignages, Gallimard (Paris)

Lun Zhang, (2003), Vie intellectuelle en Chine après la mort de Mao, Fayard (Paris).

Su Kaiming, (1987), La Chine moderne : 1840-1983. Histoire thématique, Editions du Nouveau Monde.

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