Les attentats du 11 Septembre 2001 ont montré combien la première menace qu’ont à affronter les nations est « l’invisible, l’insensible, l’indétecté ». New York, Madrid, Londres, Bombay rappellent la nécessité pour chaque grande puissance de repenser sa défense stratégique, soit l’art de conduire la guerre même quand elle n’est pas militaire. Car il ne suffit pas d’avoir les moyens de la force, il faut être capable d’intégrer celle-ci dans une véritable politique, savoir convertir cette force en stratégie de puissance. Cette complexité accrue de la stratégie impose un effort de réflexion sans précédent. Pour la France, il s’agit ainsi de choisir entre rester à la table des grands ou devenir une simple force supplétive. Pour cocher la première option, il nous faut comprendre un peu plus vite et un peu mieux ce qui nous menace de l’autre côté de la montagne.
Les carences du tandem dissuasion nucléaire/diplomatie
En France, pendant 50 ans, la dissuasion nucléaire a été la réponse à tout, la réponse du faible au fort. Seulement cette réponse unique, sanctuarisée, a éteint le débat stratégique français. Or, si l’arme nucléaire constituait effectivement une protection efficace jusqu’à la chute du mur de Berlin, ce n’est plus le cas aujourd’hui. L’annonce de la déclaration de guerre à l’Amérique a constitué un évènement nouveau : le rapport du faible au fort est devenu la réponse du fort au fou. Depuis lors, nul ne peut répliquer à une attaque terroriste en bombardant nucléairement une base supposée de ceux-ci et nul n’a pensé fort heureusement à nucléariser l’Afghanistan parce que les alliés de Ben Laden étaient proches du pouvoir. En outre, ces dernières années, la diplomatie a été la valeur dominante en matière de politique étrangère, en suivant un cheminement immuable : désarmement des belligérants, progression de la guerre froide vers la paix armée, puis de la paix armée vers la coexistence pacifique, etc. Cependant, si la diplomatie n’est pas un élément négatif en soi, loin s’en faut, « il faut à la fois la force et la ruse », selon le stratège Perse Ardashir. La carence des nations occidentales a été d’ignorer la force, et surtout l’adaptation à la force. A nouveau, si la dissuasion nucléaire est un outil parfait pour faire face à un Etat structuré et organisé, il existe a contrario de plus en plus d’Etats échoués ou d’espaces qui sont hors contrôle, qui signent une dégradation et une désagrégation des relations internationales _le retour des Pirates au large de la Somalie, que l’on avait cru oublié depuis 2 ou 3 siècles, en est un exemple parmi d’autres. De ce point de vue, la restructuration de la pensée stratégique nécessite une réadaptation à la réalité, car le principe de réalité gagne toujours, c’est juste plus ou moins long.
Evolution de la pensée stratégique occidentale
La recherche stratégique française s’est arrêtée avec les années soixante aux Généraux de premier rang Gallois, Poirier, et Raymond Aron. Depuis, ce sont les Américains qui donnent le « la ». Ce sont eux qui définissent les concepts, les méthodes, le vocabulaire, et qui les diffusent à travers le monde. Rares sont ceux qui essaient encore d’y résister. Hélas, les think-tanks Américains sont d’abord des tanks : ils servent à véhiculer la pensée officielle, pas à l’éclairer. D’ailleurs, beaucoup d’Américains eux-mêmes sont en demande de pensées différentes et divergentes pour reconstruire des stratégies efficaces après s’être totalement embourbés en Irak. La situation Afghane n’est du reste pas un exemple de réussite et celle à la frontière avec le Mexique, où la drogue a tué beaucoup plus que tous les soldats américains tombés en Irak et Afghanistan, mériterait que les Américains s’attaquent en profondeur à ce fléau.
La recherche stratégique actuelle à travers les Think-Tanks
Aujourd’hui, le paysage de la recherche stratégique en France est essentiellement animé par les quatre think-tanks suivants : − L’organisme le plus important est la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS). Elle se livre à des recherches sur contrat, mais publie peu ; − L’Institut français des relations internationales (IFRI) conserve un département stratégique, mais celui-ci n’a plus son activité d’antan. L’IFRI travaille sur les questions stratégiques de manière ponctuelle, mais se tourne en priorité vers les questions d’économie et de politique internationales ; − L’Institut de recherches internationales et stratégiques (IRIS). Son activité proprement stratégique était, jusqu’à présent, faible et il était plutôt un institut de relations internationales ; − Le Groupe de recherches interdisciplinaire sur la sécurité et sur la paix (GRISP), publie une intéressante lettre d’information, Le Débat stratégique.
L’impression générale qui se dégage de ce panorama est qu’a succédé à la pensée des années soixante une pléthore d’organismes qui se font concurrence et qui témoignent d’une incontestable vitalité, sans forcément un réel dynamisme de la recherche. Si les recherches sont certainement plus abondantes, il n’est pas certain que leur qualité rivalise avec celles des grandes signatures des années soixante. S’il existe de nombreux analystes de qualité aujourd’hui, rares sont les théoriciens capables d’exercer une influence réelle sur la formulation de la politique de défense.
Comprendre l’ennemi pour pouvoir le combattre : l’exemple d’Al-Qaïda
L’organisation dite Al-Qaïda est en fait le « Front islamique international de lutte contre les Juifs et les croisés ». Al-Qaïda est un nom dont ses leaders ne se sont jamais donnés, il leur a été affublé par les Occidentaux par facilité de dénomination et pour radicaliser encore un peu plus Oussama Ben Laden vis-à-vis de l’opinion. Car l’organisation de Ben Laden n’est pas ce que nous aurions aimé, à savoir une organisation du type de celle de Dr. No dans James Bond : un chef (Dr. No), une organisation pyramidale avec des râteaux, un quartier général, des lumières qui clignotent, des missiles anti-missiles, des souterrains, un jacuzzi… En effet, l’ancien quartier général de Ben Laden à Tora Bora n’est qu’une succession de grottes sans rien autour. L’ennemi ne correspond donc pas à ce qu’il devrait être. En fait, c’est une nébuleuse du crime, une mutuelle du crime, une franchise du terrorisme organisée de façon informelle et qui vise simplement à mettre en commun un certain nombre de moyens. Et comme ce mode de développement n’est en rien compréhensible par rapport au notre, on est face à un dispositif protéiforme, devant lequel le médicament habituel ne peut pas agir car le virus continue à muter. Al-Qaïda n’était pas ce qu’on croyait il y a dix ans, et Al-Qaïda continue à évoluer, à changer de nature.
Lorsqu’on demande à l’adversaire de bien vouloir avoir la gentillesse de faire la même chose que précédemment à la même heure et au même endroit, on est évidemment surpris quand l’adversaire décide de faire différemment, ailleurs et pas à la même heure. Ce travers est assimilable au syndrome d’Azincourt, où une puissante chevalerie montée, lourde et lente, fut décimée par des archers rapides et efficaces.
Il n’est pas impossible qu’Al-Qaïda se soit rapprochée pour des raisons pratiques d’un certain nombre d’Etats qui lui fournissent, par intérêt, un certain nombre de moyens. Tout le monde s’est rappelé assez rapidement que Ben Laden a été un produit inventé par les Occidentaux au moment de la campagne de libération de l’Afghanistan contre les Soviétiques, financé et armé par la CIA. Le problème c’est ce qu’il est devenu après. Finalement, Ben Laden est une sorte de « golem » pour les Américains. Dans la mystique juive, le golem, créé une nuit pour libérer le peuple juif, échappe à ses créateurs et devient leur propre bourreau.
L’utilité des Think-Tanks face à la difficulté d’annoncer les menaces de demain
A force d’être obnubilé par le terrorisme, on n’a pas vu le crime organisé, à force d’être obnubilé par le crime organisé, on n’a pas vu les subprimes, et c’est à force d’être obnubilé par les subprimes qu’on risque de ne pas voir venir le prochain épisode, de la même manière qu’on n’avait pas vu venir la canicule ou la maladie de Creutzfeld-Jacob… Le risque est de s’enfermer dans une problématique de petites cases, d’immédiateté, comme durant l’épisode qui a vu s’écrouler les tours jumelles en 2001, qui a commencé en fait dès 1996, à une époque où personne n’avait lu ni même traduit la déclaration de guerre d’Al-Qaïda à l’Amérique. Et depuis, le crime organisé s’est professionnalisé, et fonctionne désormais selon les règles de l’économie de marché. C’est même la première organisation globalisée du monde, qui constitue pour les criminologues un étalon du développement économique : intégration verticale, horizontale, rémunération « incentive », département R&D… on ne peut guère leur reprocher qu’une gestion de la concurrence un peu définitive !
Aujourd’hui, 20 à 30 % des dépôts dans le monde sont de l’argent gris, mi-sale, mi-sali, noirci parfois, blanchi souvent. Ce canal de financement sert pour beaucoup à de la rétro-commission, au trafic, au racket, et petitement au financement du terrorisme car c’est ce qui est le moins cher de l’ensemble, même si ca représente des sommes considérables. Adam Smith avait raison : la main invisible en économie existe. Il avait juste oublié qu’elle est criminelle ! L’entreprise criminelle est la première entreprise globalisée du monde. Le crime n’est pas en récession.
L’exemple terroriste n’est pas le seul qui illustre parfaitement la difficulté à appréhender les crises de demain. Force est de constater qu’Harry Markopolos, qui a dénoncé les agissements frauduleux de Bernard Madoff dès 2005 n’a pas été écouté, pas plus que ceux comme Georges Soros, Nouriel Roubini ou Jean-Marie Messier qui annoncent aujourd’hui ce que sera le monde financier de demain. Il est assez compliqué de se retrouver dans la position de Cassandre. La vraie difficulté est de ne pas confondre le télescope et le microscope, car la confusion de celui qui veut regarder loin et celui qui veut regarder près, ce n’est pas tellement sa volonté, mais l’outil qu’il utilise et sa capacité à l’accepter. Car si l’on considère les phénomènes qui se sont passés au cours des 20 dernières années : dans 90% des cas, ils ont été annoncés, précisés ; des moyens d’informations permettaient de comprendre ce qui allait arriver, parfois où, parfois quand. Et il y a toujours quelqu’un qui a refusé d’y croire. Pour entendre ces signaux, l’un des axes de travail serait de donner une caisse de résonnance beaucoup plus forte aux organes de réflexion comme les think-tanks qui mènent un travail suffisamment poussé pour évoquer les pistes non seulement de ce que sera demain mais aussi sur ce qu’il serait possible de faire pour l’améliorer. D’autant que la crise actuelle offre les conditions de marché pour que s’ouvre une nouvelle redistribution des cartes de l’information.
Conclusion
La crise, c’est ce qui rompt un ronronnement, une monotonie, une habitude. En matière stratégique, ne pas anticiper, prévoir les crises, c’est se condamner systématiquement à perdre soit des batailles, soit des guerres. Il y a une difficulté naturelle dans nos systèmes à imaginer ce qui est différent. Pour prendre un exemple simple, quand vous voyagez le 11 septembre, depuis 2001, il existe une collective obsession d’une célébration potentielle des attentats. Ceci est parfait dans un monde avec un calendrier solaire, mais dans un espace avec un calendrier lunaire, et où on ne souhaite pas son propre anniversaire, surtout pas celui du prophète, l’idée même qu’il puisse se passer quelque chose de régulier le 11 septembre n’a aucun sens, sauf pour nous. Et une idée essentielle de ce que nous construisons pour lutter, résister contre les adversaires, se fait en fonction de critères culturels qui sont les nôtres et pas les leurs. Le sujet est finalement d’essayer de comprendre ces différences, de faire comprendre ces différences ; bref d’avoir l’esprit ouvert.









