Le territoire : un enjeu politique
L’entité territoriale constitue alors pour nos élus une tribune médiatique grâce à laquelle ces derniers peuvent rassembler un électorat, dynamiser un mouvement partisan, et se positionner sur l’échiquier politique. Elle leur permet d’inscrire naturellement les problématiques de circonscription dans une vision d’ensemble nationale. Ainsi, elle renforce la légitimité de l’élu, représentant sa circonscription auprès de l’assemblée, représentant la nation. Dans ce cadre, l’expertise territoriale est peut-être la voie la plus efficace et la plus légitime pour faire émerger les idées de la société civile dans le débat public.
Sans compter que, par tradition, le système politique français se méfie et laisse peu de place à l’expertise des corps intermédiaires. Pour accompagner sa prise de décision, l’administration préfère généralement en revenir aux grands corps techniques et administratifs, aux différentes inspections générales initiées sous Napoléon, et aux organismes sous tutelle. D’ailleurs, nous observons régulièrement les difficultés qu’éprouvent les principaux think tanks français à peser sur les débats au niveau national. Certains ont donc pris le parti d’inscrire leurs réflexions et leurs actions autour d’un périmètre plus local afin de se créer de nouvelles opportunités d’intervention politique. Le territoire pourrait devenir un lieu de réflexion, de concertation et de décision plus propice à l’émergence de l’expertise civile.
A quoi ressemble un think-tank territorial ?
Aujourd’hui, nous comptons une petite dizaine de structures de réflexion reconnues s’intéressant à des problématiques territoriales. Toutes n’ont pas les mêmes dimensions, les mêmes ambitions, ni les mêmes intentions mais elles aspirent à rassembler et à proposer de nouvelles idées. De nombreuses grandes villes françaises ont vu émerger des groupes de réflexion plus ou moins formalisés et organisés : l’institut Aspen à Lyon, l’institut Kervegan à Nantes, le Labo 76 à Rouen, l’institut des deux rives à Bordeaux pour ne citer que quelques exemples concrets. Mais qui sont-ils ? Comment fonctionnent-ils ? Entre l’Institut Aspen jouissant d’une reconnaissance nationale et le Forum Carolus au développement plus confidentiel, nous avons souhaité approfondir notre réflexion en compagnie de deux fondateurs de think tanks territoriaux, Jean-Joseph Régent (Institut Kervegan) et Georges Viala (Institut des deux rives). Ces deux hommes, aux parcours distincts, et dont les personnalités ouvertes nous ont intéressés, ont compris il y a bien longtemps la nécessité de penser la société en terme de territoires
Organiser un réseau pour passer à l’action
« On n’est pas dans le même monde quand on est à Lille ou à Toulouse », insiste Jean-Joseph Régent, président du Conseil de développement Nantes métropole. Le constat peut sembler banal et pourtant, il est de plus en plus pertinent. « Dans un monde ouvert, sans frontières, où s’opposent les concepts de global et de local, la nécessité de s’inscrire dans une région grandit », explique Georges Viala, ancien directeur de l’école de management de Bordeaux. Confrontés pendant des années à cette réalité, les deux hommes ont eu envie de créer, dans leur ville respective, un groupe de réflexion capable de relancer le débat public tout en transcendant les clivages politiques.
Jean-Joseph Régent passe à l’action dès la fin des années 70. A l’époque, président de la chambre de commerce et d’industrie, il se lance comme défi de voler au secours de « Nantes la grise », en panne d’initiatives et de positionnement politiques ambitieux. « J’avais la volonté de secouer le cocotier, de redonner une cohérence, un projet de reconstruction à la ville grâce à la convergence d’intelligences et à la mobilisation des milieux économiques, universitaires et autres. », raconte-t-il. Le Nantais d’adoption sollicite alors ses nombreuses relations et met en place un rendez-vous hebdomadaire dans un restaurant de la rue Kervegan. Les bases du premier think tank régional français sont jetées.
Moins de précipitation en revanche pour Georges Viala, l’Institut des deux rives ne voit le jour qu’en mai 2008. « J’ai toujours pensé que quand j’arrêterais de travailler, je créerais ce type de groupe où on peut prendre du recul, faire de la recherche tous ensemble, sur du moyen ou long terme. Mais quand j’étais directeur de l’école de management, ma démarche aurait paru suspecte », se justifie-t-il. Avant de reconnaitre : « Maintenant, je suis sûrement plus neutre. »
Des similitudes avec les think tanks nationaux
Sur bien des points, les deux organisations ressemblent aux think tank nationaux. Dans un cas comme dans l’autre, l’objectif est de réunir des acteurs influents de la société civile afin de réfléchir à des propositions susceptibles d’orienter les politiques publiques. Avec au centre des préoccupations : l’Homme, le collectif, l’initiative ou encore la solidarité. Quelques spécificités tout de même, surtout dans la méthode. A l’Institut des deux rives notamment, on cherche surtout à « s’inspirer d’expériences innovantes menées dans le monde ». Selon Georges Viala, rien ne nous interdit de tirer des leçons de ce qui se passe ailleurs, en particulier en Afrique ou en Amérique Latine : « Certains outils à l’oeuvre dans le Sud, construits sur l’idée de solidarité, pourraient sûrement être transposés au Nord. » Et de citer l’exemple du micro-crédit.
Autre point commun : le mode de fonctionnement. Réunions, débats mensuels, ateliers ou chantiers, les occasions d’échanger entre membres de générations et d’horizons différents ne manquent pas. Toujours avec la même ambition à terme : une diffusion maximale auprès des décideurs politiques et économiques, qu’ils occupent un poste régional ou national. A Bordeaux comme à Nantes en effet, on n’exclut pas de sortir du cadre purement territorial. Après tout, de nombreuses problématiques comme la mixité ou les nouvelles technologies sont communes à toute la France. A l’institut des deux rives en particulier, on espère bien que certaines idées ne s’arrêteront pas aux limites de la circonscription. « Les Bordelais ont toujours eu beaucoup de prétentions ! », plaisante Georges Viala, avant de poursuivre plus sérieusement : « J’ai par exemple embarqué Juppé sur des considérations sociales alors qu’il n’y est pas sensible à priori. »
Rien donc à envier aux organismes parisiens, si ce n’est peut-être leurs budgets. Après 30 ans de fonctionnement, l’Institut Kervegan fonctionne encore « comme une coopérative, grâce à la mobilisation des moyens des différents partenaires ». En moyenne, l’association récolte 150 000 euros ; c’est quinze fois plus tout de même que le nouvel institut bordelais. En attendant de faire ses preuves et de s’imposer comme partenaire potentiel de réflexion, l’institut des deux rives, hébergé gracieusement par l’Agence de développement économique, vit uniquement de la renommée de son président et de la générosité locale. « Mais ce modèle aura vite ses limites. », reconnaît ce dernier.
Mais une spécificité à défendre et à promouvoir
A l’inverse, le statut de provincial a aussi ses avantages, même lorsqu’il s’agit de réfléchir sur des questions d’ampleur nationale. « A Paris, on traite les problématiques de façon intellectuelle, alors qu’au niveau régional, on tient compte des cultures et des réalités économiques. C’est très important, surtout dans des régions comme la Bretagne », souligne Jean- Joseph Régent. En effet, au-delà des débats nationaux sur la réforme de l’enseignement supérieur par exemple qui mieux qu’un collectif d’acteurs locaux pour se pencher sur l’avenir de l’université nantaise, qui peine à trouver sa place dans une ville traditionnellement tournée vers les grandes écoles. « Aux territoires classiques se sont ajoutés ceux que nous créons pour répondre à certains problèmes économiques ou culturels régionaux », poursuit le fondateur de l’institut Kervegan.
Sur les bords de la Garonne, on se voit également comme une sorte de laboratoire pour la France. « Grâce à toutes ses transformations, la ville de Bordeaux est un bon terrain d’expérimentation », précise Georges Viala. Au sujet de la violence dans les banlieues ou de la diversité par exemple. Et d’ailleurs, rien ne s’oppose au fait de profiter de la proximité avec les élus locaux pour tenter d’influencer le débat public national : « Il faut toucher les bonnes personnes, celles qui sont écoutées même a Paris ».
Perspectives…
Déjà bien implanté, l’Institut Kervegan cherche maintenant à asseoir sa crédibilité. L’Institut des deux rives tente quant à lui de reprendre son souffle après un départ sur les chapeaux de roues. « Alors qu’en province il faut généralement du temps, la mayonnaise a pris très vite. On a presque été dépassés par les évènements. » Résultat, le think tank bordelais est en quête de vraies structures, dont il espère se doter d’ici à deux ou trois ans.
A terme, les deux hommes aspirent à ce que leur organisation devienne un lieu doté d’une capacité d’analyse de haut niveau. Une réussite qui, selon eux, ne dépendra pas de leurs moyens financiers mais uniquement de leur sérieux et de la qualité de leurs travaux. En attendant, ils sont on ne peut plus optimistes quant au futur des think tanks en général, que ceux-ci soient territoriaux, nationaux ou européens. « Les esprits vont évoluer et même si on ne peut pas tout transposer, quand je vois la puissance des think tank aux Etats-Unis, j’ai bon espoir. », se réjouit Georges Viala. Et de poursuivre : « La crise est assez propice à ce développement car les décideurs sont pris au dépourvu. Ils sont prêts à tout essayer. »
Ces deux personnalités ont évidemment cerné l’intérêt de l’expertise territoriale dans la prise de décision publique en France. Ils ont décelé la valeur ajoutée que permet d’apporter le niveau local au processus d’innovation politique. Ils bénéficient surtout, volontairement ou non, de la capacité de leur territoire à générer de la concertation citoyenne, de la proximité politique, et de l’expérimentation. Ils peuvent ainsi profiter de l’avantage de réalité du local sur le national mais doivent se méfier du danger de parcellisation des politiques publiques. Afin de comprendre le monde moderne, ses mouvements et ses soubresauts, ses révolutions et ses tendances, ses ruptures et ses ajustements, le local (comme le national) est dans l’obligation de penser le tout et les parties dans un ensemble.