Si, jusqu’au printemps 2009, les néoconservateurs américains avaient accordé au nouveau président américain le bénéfice du doute, la donne a sensiblement changé. Ils affichent en effet désormais leur déception sur certaines questions intérieures – au premier rang desquelles, sans surprise, la réforme du système de santé – comme extérieures qui sont sur l’agenda de l’exécutif. La perspective de l’abandon du troisième site de défense anti-missiles en Europe de l’Est et la politique de la « main tendue » à l’égard de l’Iran et des pays arabo- musulmans, entre autres, les inquiètent.
C’est dans le champ politique, mais aussi et surtout dans la presse, les revues et sur les sites internet de leurs think tanks que les néoconservateurs, majoritairement républicains, expriment leurs points de vue sur l’Amérique d’Obama. Les arguments avancés sont les mêmes que ceux qu’ils défendaient à l’époque, pas si lointaine, où ils avaient bonne presse auprès – voire au sein - du pouvoir exécutif, sous l’ère du président Bush fils. Selon eux, il faut tout mettre en œuvre pour propager les valeurs démocratiques et libérales et anticiper les tensions dans le maximum de régions possibles de la planète, afin de préserver à tout prix le leadership et la sécurité des Etats-Unis. Or cette idéologie a conduit, dans les années 2000, aux excès et aux aveuglements que l’on connaît, en Irak et ailleurs.
En juin dernier, Paul Wolfowitz, ancien numéro deux du Pentagone sous George W. Bush et désormais président du US-Taiwan Business Council, signait ainsi plusieurs tribunes dans le Wall Street Journal, où il évoquait ce qu’il appelle l’« agenda de la liberté » du nouveau président. Nostalgique des options wilsonienne et unilatéraliste, il invitait B. Obama à encourager l’expression et la prise de pouvoir de ceux qui, partout dans le monde, défendent la démocratie et le libéralisme. Selon lui, les guerres en Irak et en Afghanistan avaient essentiellement pour objectif de consolider la paix grâce à des institutions pérennes et garantes des libertés. La réalité, on le sait, n’est pourtant ni aussi triviale, ni aussi idyllique.
« Democratic reform is a powerful force to advance U.S. interests ».
Il y a quelques jours, le même P. Wolfowitz faisait paraître, dans la revue Foreign Policy, un long article critique sur le réalisme en politique étrangère américaine. « Le pragmatisme, peut-être ; le réalisme, non », y écrivait ce chercheur associé à l’American Enterprise Institute : ceux qui vantent ou ont vanté les options géopolitiques du nouveau président, face au prétendu « idéalisme » de son prédécesseur, auraient tort. Pour P. Wolfowitz, B. Obama doit obliger certains Etats, « voyous » ou non, à de profonds changements internes, gages sine qua non, selon lui, d’une plus grande sécurité pour les Etats-Unis. Rappelant les « égarements » de la Détente dans les années 1970 et estimant que le mur de Berlin est tombé avant tout grâce à des évolutions internes au régime soviétique, il pense que B. Obama aurait dû davantage soutenir les opposants iraniens au nouveau pouvoir et condamner les élections truquées, au lieu de se réserver une marge de négociation sur le nucléaire et le Hezbollah - sur ce point, les faits semblent donner raison à P. Wolfowitz. Même chose, selon lui, avec la Russie ou la Chine : le président démocrate aurait été trop indulgent avec le non-respect des droits de l’homme. Résultat : les Etats-Unis donneraient au monde entier une image de vulnérabilité et de complaisance, extrêmement dangereuse pour la suite… Il est néanmoins important de dire que, quoiqu’en pense P. Wolfowitz, B. Obama n’a pas véritablement les moyens de faire pression sur son homologue russe, en particulier parce qu’il ne maîtrise que faiblement les jeux de pouvoirs nationaux en Europe. Il n’a donc pas la possibilité de l’obliger à le soutenir dans son « bras de fer » avec l’Iran, par exemple.
Pour P. Wolfowitz, le prétendu réalisme de l’administration Obama est dogmatique, idéologique et surtout dévastateur à moyen terme : la frilosité n’est pas la prudence, pense-t-il. La vision multilatéraliste de la géopolitique mondiale du président démocrate ne serait pas davantage productive : B. Obama aurait tellement peur de faire de l’ingérence et aurait tellement à cœur de se distinguer de G. W. Bush qu’il serait incapable de voir que les populations locales de beaucoup d’Etats souhaitent qu’il soit plus ferme vis-à-vis des velléités anti-démocratiques de leurs dirigeants. Selon P. Wolfowitz, il y a ainsi deux dangers dans le monde arabo-musulman : un risque d’impopularité des Etats-Unis au sein de la société civile (comme en Afghanistan et, de plus en plus, en Israël aujourd’hui), et une menace extrémiste qui tire parti de la « complaisance » américaine vis-à-vis des adversaires de la liberté. Avoir privilégié la stabilité à la démocratie, dans certaines régions, aurait donc nourri le terrorisme et l’islamisme. De plus, le rôle des autocraties arabes dans le processus de paix au Proche-Orient devrait être le plus faible possible – par ces mots, P. Wolfowitz vise notamment l’Egypte.
Rompre avec une trop grande prudence et être plus volontariste, belliqueux s’il le faut, avec les pays ou les élites non démocratiques : voici le conseil que les néoconservateurs, sous la plume de P. Wolfowitz, adressent à B. Obama. Les choses sont pourtant loin d’être aussi simples.
Think Again : Realism, by Paul Wolfowitz








